Vol brisé

Dans un centre de yoga de Langford, en Colombie-Britannique, Tara Moore exécute des mouvements complexes avec la grâce et la souplesse d’une adepte chevronnée.
Les postures ardues du yoga Bikram, qui exigent équilibre, force et endurance, semblent presque faciles quand on regarde la jeune femme, matelot de première classe dans la marine canadienne, les enchaîner l’une après l’autre. Comme si son corps se pliait naturellement à de telles contorsions.
Mais elle pourrait vous montrer de nombreuses cicatrices qui racontent une histoire bien différente. Maintenant à peine visibles, elles recouvrent une bonne partie de son corps : audessus de la cheville droite et sur la cuisse gauche, où des tiges et des plaques de titane ont rattaché ensemble les os brisés des deux jambes ; dans le bas du dos, où des broches ont recom-posé un bassin éclaté ; autour du bras gauche, à la hauteur du coude, là où une articulation de métal et une délicate microchirurgie ont permis de sauver son avant-bras ; et au-dessus de l’œil gauche, où un large lambeau de chair s’était détaché du cuir chevelu.
Il y a un peu moins de trois ans, Tara a subi un accident de parachute tellement grave que les médecins pensaient qu’elle ne remarcherait peut-être jamais. Son partenaire, Jason Tucker, qui est resté à ses côtés tout le temps de sa convalescence, n’a qu’une chose à dire : ils ne connaissaient pas Tara Moore.
Tara et sa sœur cadette Kenzie sont nées et ont grandi en Nouvelle-Ecosse, filles d’un père dans la marine et d’une mère au foyer (décédée du cancer en 2002). Après ses études secondaires, Tara suit un cours d’infirmière, mais abandonne au bout de six mois pour aller faire du surf au Mexique, le temps de penser à une autre vocation. Au début de l’an 2000, à l’âge de 22 ans, elle décide de suivre les traces de son père, Cal, un ancien agent des télécommunications, et de sa sœur Kenzie, ambulancière, et s’engage elle aussi dans la marine.
Elle y trouvera les deux amours de sa vie : Jason, et la chute libre en parachute. Le premier est un matelot-chef, originaire de St. John’s, à Terre-Neuve. Affectés temporairement sur le même bateau en mai 2004, les deux jeunes gens entament une relation qui se poursuit par téléphone ou courriel quand le travail les éloigne l’un de l’autre. Peu à peu se crée entre eux un engagement solide et profond.
Pour ce qui est de la chute libre, c’est le coup de foudre. La première fois que Tara se retrouve au milieu des airs, à plus de 1000 mètres d’altitude, le vent qui la berce et la vue incroyable à 360 degrés lui procurent une sensation de bonheur inexprimable.
En trois ans, elle exécute plus de 300 sauts. Son rêve est de faire partie des SkyHawks, l’équipe de parachutistes d’élite des Forces canadiennes. Mais la sélection est rude et les exigences physiques dures à satisfaire, particulièrement pour une femme. Tara a beau être dans une forme splendide, elle rate les épreuves de sélection de 2006.
Loin de se décourager, elle décide de travailler encore davantage les muscles de ses bras et de ses épaules avant de se représenter. La même année, elle quitte Halifax pour Victoria, en Colombie-Britannique, où elle est affectée à la base Esquimalt. Elle découvre alors le yoga Bikram, une série d’exercices exécutés pendant 90 minutes, dans une pièce chauffée à 41 °C. Certains y voient une forme de torture ; Tara, au contraire, se passionne pour cette technique qui lui permet de développer force, souplesse et détermination.
En juin 2006, la jeune femme est affectée à Hawaï pour un exercice naval à bord du NCSM Algonquin. Le 28 juin, elle profite d’une journée de congé à Honolulu pour louer une voiture et se rendre jusqu’à un centre de parachutisme. Pendant ce temps, Jason navigue sur le NCSM Athabaskan, qui effectue une patrouille de six mois pour le compte de l’OTAN. Tara lui téléphone pour le prévenir qu’elle s’apprête à sauter.
« Amuse-toi bien et appelle-moi pour tout me raconter à ton retour », lui répond-il.
En fin d’après-midi, le vent s’est levé. Ils sont quatre à sauter, tous des parachutistes confirmés.
Après l’éjection, Tara s’émerveille de la beauté des îles hawaïennes, taches vert foncé sur le bleu de l’océan. Elle compte 45 secondes avant de tirer sur la poignée d’ouverture du parachute, mais le vent la pousse et elle se rend compte qu’elle va atterrir hors de la zone de largage, près d’une autoroute bordée d’un champ, à proximité d’une ligne électrique. Elle vise le champ.
Une rafale ferme brutalement son parachute, la déportant vers la ligne à haute tension. Elle évite les fils, mais heurte le transformateur qui explose dans une gerbe d’étincelles. Tara est projetée sur l’autoroute.
Son corps rebondit avant de s’écraser à nouveau, tandis que les voitures freinent désespérément pour l’éviter. La jeune femme sent ses os se briser sous l’impact — les métatarses des mains et des pieds, mais aussi le fémur de la cuisse droite et le tibia de la jam-be gauche, qui perforent le tissu de sa combinaison de saut. Quelque chose cloche également avec son avant-bras gauche, mais elle ne se rend pas compte qu’il ne tient plus que par un peu de chair. Elle craint de s’être crevé un œil, mais c’est un lambeau de peau détaché de son front qui obscurcit sa vision.
Partout autour d’elle, les gens sortent de leur voiture, crient, composent le 911 sur leur cellulaire. Un peu honteuse d’être l’objet de tant d’attention, Tara se demande comment elle pourra appeler Jason. Il va s’inquiéter s’il n’a pas de ses nouvelles.
Au large des côtes du Portugal, Jason est effectivement inquiet. Il a tenté d’appeler Tara plusieurs fois. Son saut doit être fini depuis longtemps, mais elle ne répond pas. Finalement, son tour de garde terminé, il se décide à aller dormir, persuadé qu’elle le contactera quand il reprendra son service.
Cinq heures plus tard, toujours pas de nouvelles. Il ouvre son courriel : pas de message de Tara, mais un de Kenzie, qui lui demande d’« appeler immédiatement » et lui fournit deux numéros de téléphone en Nouvelle Ecosse. Il compose le premier et joint Kenzie à Halifax. « Appelle-nous sur l’autre numéro », lui dit la jeune fem-me, qui veut garder la ligne libre au cas où l’hôpital d’Honolulu, où Tara a été transportée par hélicoptère, essaierait de les contacter. De plus en plus préoccupé, Jason compose l’autre numéro. Le père de Tara lui répond.
« Va-t-elle s’en tirer ? demande le jeune homme.
— Elle est en salle d’opération, dit Cal. Il faut attendre. »
Jason parvient à entrer en communication avec le maître de première classe Robert Gibson, médecin-chef à bord du NCSM Algonquin et ami pro-che de Tara. Il est le premier médecin canadien à la voir aux urgences de l’hôpital, attachée à une planche dorsale, avec des fractures ouvertes aux jambes et une lacération importante à la tête, là où son casque et ses lunettes de soleil ont déchiré le cuir chevelu.
Face à de telles blessures, Robert a du mal à cacher son émotion. Tara, elle, n’arrête pas de s’excuser :
« Je suis désolée de provoquer tout ce dérangement.
— Chut… Ne t’inquiète pas de ce-la », lui répond son ami avant qu’on ne l’emmène en salle d’opération.
Robert Gibson annonce à Jason que la jeune femme risque de perdre son bras gauche et pourrait avoir besoin d’une prothèse de la hanche. Des chirurgiens plasticiens ont réparé sa blessure au front.
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