Un cri

Abord du voilier de son petit ami, Carlo Fraizzoli, Patricia Morgan se laisse bercer, le nez dans un livre. Au terme d’une semaine infernale à Baltimore, dans le Maryland, le couple a troqué la chaleur étouffante de la ville pour l’exquise douceur de juin sur les eaux de la baie de Chesapeake. Ils voguent maintenant vers une jolie anse de la rivière Magothy, à une quarantaine de kilomètres de distance. « Heureusement qu’il n’y a personne pour t’entendre », ironise la jeune femme en écoutant le barreur massacrer un air célèbre à l’harmonica.
Quelques minutes plus tard, levant les yeux de sa page, elle aperçoit au nord une masse sombre au-dessus de la ville. Soudain, deux éclairs zèbrent le ciel derrière le bateau. « Tu as vu ! s’exclame-t-elle. Carlo, mets le moteur en route et regagnons la rive. » Les paroles rassurantes de celui-ci ne la calment pas. « Dépêche-toi, tu n’imagines pas à quelle vitesse les orages se forment au-dessus de la baie. »
En quelques secondes, le ciel ensoleillé vire au noir. L’eau se hérisse d’écume, et une pluie drue s’abat sur le voilier. Tandis que Carlo affale le foc, Patricia fonce vers la cabine ; mais avant qu’elle ait pu prendre un gilet de sauvetage, une rafale couche l’embarcation sur le côté. Patricia est projetée contre le bastingage. Le visage au ras de l’eau, elle pense que le bateau va se retourner sur elle et plonge. « Ce sera moins dangereux dans l’eau », se dit-elle.
Elle n’a pas plutôt sauté que Carlo redresse le voilier. Il lui jette une bouée en criant : « Nage vers moi ! » Mais l’anneau glisse des mains de Patricia. Pris dans le courant, le bateau s’éloigne. Carlo démarre le moteur et, se guidant à la voix de Patricia, lance le cordage du foc dans sa direction. Elle ne réussit pas davantage à l’attraper. Soudain, le moteur s’étouffe, et Patricia, giflée à perdre haleine par les vagues de 2 mètres, regarde le voilier à la dérive disparaître dans l’obscurité. Il est 21 heures passées. La mer et le ciel sont d’un noir d’encre.
Patricia Morgan est une battante. Son père est parti quand elle était enfant, sa mère se droguait. Elle s’est élevée toute seule et a pris soin de ses deux sœurs cadettes avec l’aide de sa grand-mère maternelle.
À 14 ans, elle travaillait comme serveuse. À 18, elle cumulait deux emplois pour pouvoir payer le loyer de la maison où elle vivait avec ses sœurs, dans la banlieue de Baltimore. Devenue coordonnatrice dans une clinique, elle a ensuite recueilli sa mère et l’a aidée à suivre une cure de désintoxication et un traitement contre le cancer du sein. C’était il y a deux ans.
Luttant pour garder la tête hors de l’eau, elle se jure de s’en sortir cette fois encore. Mais c’est une médiocre nageuse et elle n’a pas de gilet de sauvetage. « Ne panique pas, se dit-elle, économise tes forces et n’avale pas d’eau. » Elle commence à nager vers les vagues lueurs qui signalent la rive, à environ 5 kilomètres. Soudain, une masse énorme émerge de l’obscurité : une péniche d’une soixantaine de mètres halée par un remorqueur. Patricia a été entraînée dans un chenal !
La baie de Chesapeake est un bras de mer de 320 kilomètres qui s’étire de Virginia Beach jusqu’au nord du Maryland. Elle attire plus de 15 millions de vacanciers chaque été, mais c’est aussi une importante voie maritime sillonnée dans les deux sens, 24 heures sur 24, par des navires de haute mer parfois longs comme deux terrains de football. En plein jour, les pilotes de ces cargos peinent à ralentir ou à changer de cap pour éviter un obstacle. De nuit, ils ne le voient pas.
Carlo aussi a vu la péniche. « Elle va lui passer dessus », pense-t-il. Elle est perdue. Il ne peut rien pour elle : sa grand-voile a été déchirée par les rafales de 100 kilomètres à l’heure, son câble d’amarrage a glissé dans l’eau et s’est enroulé autour de l’hélice, bloquant le moteur ; et il a laissé chez lui la radio qui lui aurait permis d’appeler à l’aide. Impuissant, il se met à pleurer à la pensée d’avoir perdu Patricia.
Né en Italie, Carlo adore la voile depuis l’enfance. En 2006, après avoir obtenu un diplôme en droit commercial, il s’est installé aux États-Unis et a été embauché par une société de transport maritime. Il s’est inscrit dans une école de voile de la région et est également devenu membre du club de régate. Enfin, il s’est offert un voilier d’occasion, dont il a refait les peintures avant de hisser fièrement à sa poupe le drapeau rouge et or de Venise.
Il maudit la distraction qui lui a fait oublier sa radio quand l’idée lui vient d’utiliser le téléphone portable de Patricia. L’extirpant du sac de la jeune femme, il compose le numéro des urgences d’un doigt tremblant.
En fait, Patricia s’est suffisamment éloignée de la péniche pour éviter le pire. Une fois la monstrueuse coque à bonne distance, elle se lance dans un crawl frénétique pour sortir au plus vite du couloir de la mort, mais les vagues freinent tellement sa progression qu’elle décide de nager sous l’eau, remontant après quelques brasses pour respirer. Cette nage forcée l’épuise. Elle n’a pas encore fait la moitié du chemin qu’elle a les bras en feu et les jambes en plomb. Son cœur bat si fort qu’elle halète. Impossible de continuer.
Barbotant pour rester à la surface, elle sent la peur l’envahir. Pour la combattre, elle s’oblige à penser à ses sœurs, Christina et Megan, âgées de 18 et 17 ans. « Elles sont trop jeunes pour me perdre, se dit-elle. Elles ont besoin de moi. »
De l’autre côté du chenal, un phare se dresse au large de l’île Gibson. Espérant y trouver une prise, Patricia s’approche en nageant, tantôt sur le dos, tantôt sur le ventre, comme un chien, mais ce qu’elle découvre manque de la faire fondre en larmes : la base métallique est complètement lisse et l’échelle a été placée très haut pour décourager les vandales.
Les lumières de la rive semblent un peu plus brillantes que tout à l’heure. Patricia repart dans leur direction en priant pour qu’elles ne s’éteignent pas.
|
| |||||
Votre réaction !
| Nom* | |
| Adresse e-mail* | |
| Commentaire* | |

Les plus consultés
Les plus consultés
À ne pas manquer cette semaine
![]() Interviews | ![]() Vivre & Partager | ![]() Connaissance | ![]() Connaissance | ![]() Inspiration |
Lettre à l'éditeur
Lettre à l'éditeur
Vous connaissez une bonne histoire!
Vous avez une réaction concernant un de nos articles ou vous avez une bonne histoire? Ecrivez-nous. Si votre suggestion est retenue dans les rubriques 'Blague à part' et 'Petits mots', nous vous offrirons
100 €.

Partager








