Les fêtes sont bientôt là, avec dans leur sillage, les traditionnelles photos de famille. Il paraîtrait que nous sommes de plus en plus nombreux à faire retoucher nos photos de vacances. Et cela ne se limite pas à corriger les yeux rouges. On gomme les kilos superflus, on estompe les cernes sous les yeux. Et s’il le faut, on arrive même à déloger ce charmant Pedro du transat, pour éviter les discussions stériles à la maison… Nous pratiquons la retouche sur nos propres photos et pourtant, nous nous offusquons des corrections apportées aux photos de mode ou aux clichés publicitaires. Le parlement français y fait référence dans la proposition de loi qu’il vient d’introduire pour « promouvoir la santé publique et protéger le consommateur ». Va-t-il pour autant arrêter la distribution des faux médicaments en vente libre sur Internet ? Pas le moins du monde. Aux yeux du gouvernement français, ceux-ci sont visiblement moins dangereux que Photoshop, un logiciel de retouche numérique des photos, qui représenterait une menace pour la santé de la population. C’est pour combattre la dépendance à un idéal de beauté inacessible, très marquée chez les jeunes, que les politiciens veulent ajouter un message d’avertissement aux publicités.

La proposition de loi a déchaîné les passions dans les médias avant même d’être sortie. La réponse à l’étude menée auprès de jeunes filles a été très claire : elles sont nombreuses à vouloir être averties quand elles sont « exposées » à des modèles retouchés. Mais ce battage médiatique nous fait oublier l’essentiel : les corrections que l’on apporte aux photographies publicitaires et de mode sont-elles si importantes pour être nocives à la santé publique ? La retouche existe depuis l’invention de la photographie. Avant, cela se faisait à la main, aujourd’hui, à l’ordinateur. Vous ne pensiez tout de même pas que Marilyn Monroe était réellement comme ça ?

Bien sûr qu’on a aussi retouché ses portraits ! Il y a quelques années, Paul Huf, un photographe célèbre, m’a montré comment il corrigeait ses photos noir et blanc avec de la peinture à l’eau. Pareil pour le légendaire Man Ray des années vingt, il retravaillait les siennes aussi. Le trucage des photos est un procédé vieux comme le monde. Les peintres classiques enjolivaient souvent les portraits de leurs clients et les sculpteurs taillaient des généraux en marbre plus combatifs qu’ils ne l’étaient en réalité, mais c’était voulu. Tout comme aujourd’hui, on s’arrange pour que les stars de cinéma crèvent l’affiche avec leur peau brillante et leur sourire étincelant. En plus, la photographie numérique est beaucoup plus précise que l’œil humain. La moindre imperfection est amplifiée. Un détail indésirable ? Et hop, avec Photoshop, il a déjà disparu ! Un bouton, une ride aux allures de crevasse ? Estompés ! Que faites-vous d’autre avec votre maquillage ? Vous faites des retouches, vous rendez votre visage plus lisse, plus frais, vous lui ajoutez des couleurs. Il n’y a rien de grave à cela. Le danger, oui, c’est que les jeunes filles veuillent à tout prix faire régime pour ressembler aux modèles digitalement amincis. Mais selon moi, les adolescentes ne se focalisent pas sur Gisele Bündchen, mais plutôt sur Hannah Montana. Leurs héroïnes font la une de 7 Extra et pas de Vogue.

Parfois, on a l’impression que les médias veulent provoquer ce manque de confiance chez les jeunes filles face aux modèles qui font la couverture des magazines de luxe qu’elles n’auraient même jamais vus si on n’avait pas attiré leur attention. Ce célèbre argument de l’anorexie est utilisé partout, mais c’est un peu tiré par les cheveux. Alors même que le site web de Trimbos, le très respecté Institut néerlandais pour la santé psychique et le traitement des dépendances, déclare qu’il n’y a pas de lien direct entre l’idéal de beauté et l’anorexie. Que le nombre de patients anorexiques n’a pas augmenté au cours des cinquante dernières années. Que les « épidémies d’anorexie » d’étudiantes, d’actrices ou de mannequins ont fait couler beaucoup d’encre, mais ne reposent pas sur des faits. Et qu’il ne s’agit pas d’une maladie occidentale, mais bien d’un mal qui touche toute la planète, même dans les pays ne partageant pas le même idéal de beauté et où on n’a jamais entendu parler de Photoshop !

Tout le monde peut donc s’en donner à cœur joie et retoucher comme bon lui semble ? Il ne faut pas exagérer, non. Le bon sens veut que les magazines de mode et les fabricants remanient leurs photos dans les limites du raisonnable. Les consommateurs apprécient l’honnêteté, que ce soit sur les photos ou dans leurs explications. Et les parlementaires français feraient mieux de ne pas exagérer non plus, dans leurs récriminations au nom de la santé collective. Parce qu’en plus, Photoshop peut améliorer notre bien-être : d’un simple clic de souris, vous pouvez tout de même faire disparaître votre belle-mère de vos photos de Noël…

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