Photo: Kevin

Kivalina n’a jamais été complètement à l’abri des éléments. Sa centaine de bâtiments délabrés, parmi lesquels une école, un bureau de poste, une clinique, une épicerie, une buanderie, deux églises et une salle de bingo, occupe un mince ruban de pergélisol bordant la côte nord-ouest de l’Alaska, entre la mer des Tchouktches et les rivières Wulik et Kivalina. Cerné par les glaces presque toute l’année, le village est pris entre deux flots durant son bref été : son flanc ouest est rongé par la mer, et son flanc est, par les rivières.

L’érosion lui a volé près de 10 hectares en un demi-siècle. L’ancien directeur de l’école, Gerry Pickner, en a eu une expérience saisissante en 2004. La première grosse tempête de l’automne approchait quand la plage s’est effondrée derrière sa maison mobile. De la vaste étendue de sable qui séparait le village de la mer n’est restée qu’une falaise à la lisière des constructions. La maison de Gerry Pickner surplombait le vide, les vagues s’écrasaient dans ses fenêtres. Pendant que les enseignants la vidaient, l’océan a déferlé vers les génératrices et les citernes de carburant du village ; au même moment, du côté nord, les vagues attaquaient la piste d’atterrissage en gravier, principal lien des habitants avec l’extérieur. En désespoir de cause, les voisins ont découpé un avion qui s’était écrasé là plusieurs années auparavant et ont planté les panneaux métalliques le long de la piste pour stopper les vagues.

Après une réédition de ce terrifiant scénario en 2005, le comté du Nord-Ouest arctique a élevé une digue de trois mètres de haut en sacs de sable arrimés par des câbles métalliques. Un barbecue a été organisé pour célébrer la fin prévue du chantier, le 12 septembre 2006. « La digue est prête, clamait le dépliant publicitaire. Nous sommes à l’abri. »

Le jour dit, le ciel était gris et la mer, agitée. Tandis que la houle commençait à battre le mur, un ressac sournois le grugeait par la base. Un mois plus tard, la mer avait complètement démantelé l’ouvrage de 2,5 millions de dollars. « Un château de sable », soupire Gerry.

« Les trois ou quatre dernières années ont été ahurissantes, avoue Colleen Swan, chef des Inupiats, les autochtones qui constituent 97 pour cent de la population de Kivalina. On pense avoir réglé un problème et voilà qu’autre chose nous prend de court. Nos bénévoles avaient beau se démener, l’océan emportait tout, comme si c’était nous qu’il voulait. »

Le changement climatique aggrave la situation. Auparavant, la mer des Tchouktches était complètement gelée dès le début de l’hiver ; la glace mol-le qui s’accumulait au bord de l’eau durant l’automne amortissait la violence des tempêtes. Depuis un demi-siècle, toutefois, la température annuel- le moyenne a augmenté de près de 1,7 °C, pour s’établir à –4,7 °C ; en hiver, le réchauffement frôle les 4 °C. L’an dernier, il a plu en janvier pour la première fois de mémoire d’homme et, pendant l’été 2007, le mercure a dépassé 26 °C. Du coup, la mer gèle plus tard, et les tempêtes frappent plus tôt.

Les Inupiats savent qu’ils devront déménager. Dans les années 1990, avant que le réchauffement planétaire ne fasse les manchettes, ils avaient repéré deux sites possibles au sud et à l’est, mais les ingénieurs de l’armée américaine ont découvert des risques géologiques aux deux endroits. Il ne leur reste plus beaucoup de temps. « Auparavant, nous avions le choix, dit Colleen Swan. Maintenant, il y a urgence. »

Après une autre évacuation pour cause de tempête durant l’automne 2007, la coupe a débordé. Le 26 février 2008, les 400 autochtones de Kivalina ont intenté une action en cour fédérale contre 24 producteurs de pétrole, d’électricité et de charbon, dont ExxonMobil, ConocoPhillips, British Petroleum, Chevron et Shell. Ils leur réclament jusqu’à 400 millions de dollars US — le coût approximatif du déménagement de leur village —, sous prétexte qu’ils ont contribué au réchauffement planétaire et, par là, causé des dommages aux propriétés des plaignants.

Le pari est audacieux : après tout, en circulant en motoneige, les Inupiats de Kivalina contribuent eux aussi au réchauffement. Ils ont prévu le coup en accusant leurs adversaires de « conspiration en vue de susciter un faux débat scientifique sur le réchauffement climatique afin de tromper l’opinion publique ».

Le réchauffement de l’Arctiquen’est plus à démontrer. Les huit années les plus chaudes depuis qu’on a commencé à mesurer les températures, au milieu du XIXe siècle, sont toutes survenues après 1998. La surface actuelle de la banquise est inférieure de 39 pour cent à sa moyenne historique. Les glaciers fondent et la ligne des arbres remonte vers le nord, ce qui altère les habitats d’espèces comme l’ours polaire, aujourd’hui menacé d’extinction.

Les dommages ne se limitent pas aux milieux sauvages. Le dégel du pergélisol abîme les routes, les fondations, les gazoducs et les oléoducs. Partout dans le monde, les oiseaux migrateurs sont affectés par la disparition de la toundra et de ses innombrables tourbières. Mais le pire, c’est que le bleu de la mer libre et le brun de la terre découverte absorbent la lumière solaire au lieu de la réfléchir dans l’espace (comme le faisaient la neige et la glace), ce qui accélère le réchauffement. De plus, le pergélisol fondant dégage du méthane — un gaz à effet de serre 25 fois plus délétère que le gaz carbonique — et l’augmentation de la température océanique moyenne, en gonflant le volume d’eau, fait monter le niveau des mers.

Tel le canari dans une mine de charbon, Kivalina présage ce qui nous attend sous peu. Et ce village n’est pas un cas isolé. Selon le gouvernement américain, 184 communautés autochtones d’Alaska sont menacées d’inondation et d’érosion catastrophiques.

Les Inupiats ont colonisé le littoral arctique il y a des milliers d’années, mais leur installation à Kivalina date du XIXe siècle seulement. Ces chasseurs nomades qui changeaient de territoire d’une saison à l’autre se sont sédentarisés il y a une centaine d’années sur ordre du gouvernement américain, qui voulait scolariser leurs enfants. Jusqu’aux années 1960, Colleen Swan vivait avec ses parents et ses 10 frères et sœurs dans une hutte de terre battue, couverte de peaux, de tourbe et de bois d’épave, et chauffée à l’huile de phoque.

Aujourd’hui, le propane a remplacé l’huile de phoque, l’électricité, le kérosène, et la motoneige, le traîneau à chiens. Malgré tout, les seuls bâtiments pourvus de l’eau courante et du tout-à-l’égout sont la clinique, l’école et les logements des enseignants. Les autres habitants puisent l’eau dans les rivières et recueillent les excréments dans des chaudières d’une vingtaine de litres qui sont vidées dans la décharge, au nord du village. Le revenu moyen des ménages est de 30 600 $, moitié moins que la moyenne de l’Etat ; presque tout le monde touche des chèques de l’Association autochtone du Nord-Ouest arctique et du Fonds permanent de l’Alaska, alimenté par les redevances pétrolières.

Enoch Adams a vécu les 48 années de sa vie à Kivalina et a été tour à tour maire adjoint, conseiller municipal et membre du comité de relocalisation. Il travaille aujourd’hui pour le comté du Nord-Ouest arctique, dans l’un des deux bâtiments à deux étages du village.

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