Le trappeur piégé
Trois nuits dans un froid glacial, bloqué sous son motoquad : Ken Hildebrand a beau être un as de la survie.
PAR JOHN GRADON
Tout est arrivé par la faute du vent. Depuis le début de son calvaire, le blizzard qui balaie Crownest Pass est le pire ennemi de Ken Hildebrand.
D’abord, ce maudit vent lui a envoyé dans l’œil un brin d’herbe ou de paille que Ken a chassé d’un geste brusque de la main. Déséquilibré, son quad a chaviré et le trappeur s’est retrouvé sous sa machine, jambes bloquées, incapable de se dégager.
Maintenant qu’il est cloué au sol, gravement blessé, les rafales à 80 km/h lui cinglent le visage, criblant sa peau de petits éclats de roche ou de gravier.
C’est aussi le vent qui le tourmente en transportant les bruits de la vie quotidienne d’un ranch voisin : le chant d’un coq, les aboiements des chiens et la voix d’un fermier. Comme s’il voulait lui faire savoir que le salut est proche, mais hors de sa portée.
Car, de son côté, le fermier s’étonne des aboiements répétés de ses chiens et leur ordonne de se taire, ignorant que leur ouïe fine perçoit les cris et les coups de sifflet répétés du blessé.
Le combat solitaire de Ken pour survivre dans cette région sauvage du sud de l’Alberta, par une température frôlant les –20 °C, dure depuis quatre jours et trois nuits.
Vers 8 heures, le 8 janvier 2008, le trappeur Ken Hildebrand décharge son VTT de son camion. Puis l’homme de 55 ans, résident de Coleman, en Alberta, part à travers les étendues enneigées de Whaleback, une région splendide mais déserte, au pied des Rocheuses.
On a signalé la présence de loups, qui auraient attaqué du bétail dans des ranchs voisins, et Ken a l’intention d’aller y jeter un coup d’œil.
Durant son périple de six heures, il repère en effet quelques pistes de loups sur la neige légère. Le trappeur ramasse un ou deux castors pris au piège, les attache à son VTT, sort son sandwich pour casser la croûte et décide de rentrer en passant par Bob Creek Ranch avant que la nuit et le vent ne s’abattent sur le col.
Vers 14 heures, ce spécialiste de la survie et secouriste bénévole quitte le terrain accidenté pour s’engager sur un chemin de terre peu utilisé. Et là, le vent fait basculer sa vie.
Comme je rouleen terrain plus plat, le vent souffle plus fort. J’aperçois quel-que chose de gris qui passe devant mon VTT. Penché derrière le pare-brise, je me déporte sur le côté pour mieux voir et je reçois un truc dans l’œil. Je lève la main pour le chasser et, au même moment, un pneu avant heurte une bosse, faisant chavirer le VTT sur la droite.
J’essaie de laisser filer l’engin afin de me dégager avant qu’il ne bascule sur moi. Mais mon gant accroche le levier du frein, et la fausse manœuvre tire le véhicule vers moi. Je sais que dès que je vais toucher terre, il va falloir m’écarter en vitesse. Je viens à peine de me relever que le VTT me frappe à l’arrière des jambes et me renverse face contre terre. Mais il ne m’assomme pas.
Je me dis : OK, tu viens de te casser les deux jambes. J’essaie de bouger vers la gauche. Impossible, le VTT me cloue au sol. Vers la droite, j’arrive à me déplacer un petit peu, mais l’aile m’accroche sur le côté. Alors, j’essaie de me soulever. Impossible aussi : mon coccyx se heurte à la direction. Les roues arrière me coincent les jambes.
Je n’ai pas le choix. Je dois me mettre en mode de survie.
Dans les cinq heures qui suivent, Ken s’évertue à creuser et se tortiller en tous sens pour essayer de se dégager. Peine perdue : le bas de son corps est immobilisé par les 300 kilos de son quad. Il est allongé de tout son long, sur le ventre, la tête sur une légère pente en bordure du chemin, le visage exposé à la morsure du vent.
Il regarde le thermomètre accroché à la fermeture éclair de son manteau et note avec un frisson qu’il marque –17 °C. Sa hache a été éjectée du VTT, et il enrage de voir que sa main tendue n’arrive pas à l’agripper. Il porte toujours autour du cou un lacet avec une pierre à briquet pour faire du feu et un sifflet pour les appels de détresse. Prestement, il arrive à en faire un lasso pour accrocher le manche d’un mètre de long de la hache et tirer l’outil vers lui. Il a aussi un couteau de poche multifonction, qu’il sort d’un étui accroché à sa ceinture.
Son attirail de survie se réduit à cela, car sa carabine et ses réserves d’eau et de nourriture sont hors de portée. Au moins, ces quelques outils vont lui permettre de s’occuper, car il ne doit pas s’endormir. Le sommeil entraînerait l’hypothermie, et probablement la mort.
Tout d’abord, il doit s’abriter de ce maudit vent. Son chapeau en peau de castor ne suffit pas. Ken sait que le corps peut perdre beaucoup de chaleur par l’aine, les aisselles et la tête. Une idée lui traverse l’esprit : et s’il se servait des dépouilles de castors attachées au VTT ? S’il arrivait à les attraper, il pourrait en faire une sorte de couverture pour s’isoler du sol gelé.
Il saisit la hache et, en la balançant au petit bonheur vers l’arrière, au-dessus de sa tête, finit par atteindre sa cible. La lame coupe la sangle qui lie les deux animaux, et Ken parvient à en attraper un. Mais en grattant la terre pour tenter de s’extirper du véhicule retourné, il a émoussé la lame de son couteau. Il ne peut écorcher qu’une moitié de castor.
Il glisse la peau sous son aine et se fait un oreiller avec les restes de la bête pour s’isoler le crâne du sol. En se blottissant un peu la tête derrière cette barrière improvisée, il peut aussi se protéger du vent.
Une douleur vive au coude droit lui signale une mauvaise blessure. Et comme l’un de ses gants est resté accroché au levier du frein, les deux derniers doigts de sa main gauche lui semblent gelés. L’ogre des engelures commence à le grignoter.
Il est presque 21 heures, mais la nuit claire et la neige fraîche diffusent une pâle lueur. Ken a dit à sa famille où il allait, mais ses proches savent qu’il lui arrive de passer deux semaines d’affilée dans le bois. Sa femme, Lil, et leur fille sont en route vers leur résidence secondaire, à Fort McMurray. Un ou deux de ses amis seulement savent exactement où il se trouve.
Demain, vers midi,quelqu’un va sûrement se lancer à ma recherche.
J’ai entendu le chant d’un coq et je me suis dit : Impossible. Tu n’es pas si près du ranch.
Maintenant, j’entends des hurlements de coyotes. Ils ne sont pourtant pas nombreux dans le secteur. Ça veut sans doute dire qu’il n’y a pas de loups ou de couguars près d’ici, puisque les coyotes sont beaucoup plus petits et se tiennent loin d’eux. Voilà au moins une bonne nouvelle. Le truc, c’est de continuer à bouger toute la nuit, pour activer le plus possible ma circulation sanguine.
La douleur à l’arrière de mes jambes est de plus en plus atroce. De temps en temps, je jette un coup d’œil à l’heure. Je n’en reviens pas que la nuit passe si vite.
Mais le vent souffle toujours. Le soleil commence à se lever, et ce satané coq vient encore de chanter. Cette fois, j’en suis sûr : j’entends ce qui se passe à Bob Creek Ranch.
Je vais utiliser mon sifflet de survie en sifflant trois coups (le signal de détresse) chaque demi-heure, puis trois autres coups une minute plus tard.
Les chiens aboient encore. Si les gens perçoivent leurs aboiements, ils doivent aussi m’entendre.
J’entends le fermier tempêter contre ses chiens, mais j’ai beau m’époumoner avec mon sifflet, il n’a pas l’air de capter le signal. Ça me laisse perplexe, puis je m’aperçois que le vent souffle dans ma direction ; il emporte donc le son du sifflet. Les chiens arrivent à le percevoir, mais pas le fermier.
Midi arrive et il commence à faire un peu plus chaud. Une ou deux fois, j’entends passer un avion. Je me dis : Il me faut un signe visuel, un genre de SOS.
En tâtant mes poches, je sens un rouleau. C’est du papier orange fluo non adhésif. Comment le disposer pour qu’on le voie du haut des airs ? J’ai la brillante idée de le couper en deux. J’attache une roche à une extrémité de chacune des moitiés, l’autre à mon poignet, et je les lance de façon à ce que les rubans s’entrecroisent. Ce X géant doit bien faire 12 mètres de long de chaque côté.
Les heures passent. Je dois trouver un moyen de boire. Il n’y a pas de neige à ma portée, mais, ce matin, après avoir lancé le ruban, j’ai remarqué que là où il était en contact avec l’herbe, un peu de givre se formait. Si j’arrive à en récolter suffisamment, je pourrai me réhydrater un peu en me passant le ruban entre les mâchoires.
|
| |||||
Votre réaction !
| Nom* | |
| Adresse e-mail | |
| Commentaire* | |

Les plus consultés
Les plus consultés
A ne pas manquer cette semaine
![]() Connaissance | ![]() Vivre & partager | ![]() Connaissance | ![]() Connaissance | ![]() Connaissance | ![]() Vivre & partager |
Lettre à l'éditeur
Lettre à l'éditeur
Vous connaissez une bonne histoire!
Vous avez une réaction concernant un de nos articles ou vous avez une bonne hisoire? Ecrivez-nous. Si votre suggestion est retenue dans les rubriques 'Blague à part' et 'Petits mots' nous vous offrirons 100 €.

Partager









