Début septembre. Il est près de minuit. Sur la piste de danse du restaurant Palace, dans le district autonome des Khantys-Mansis, en Sibérie occidentale, on fête le « Jour des pétroliers ». Tandis que les couples entament un slow, le chanteur y va de son refrain : « Za nas, Za neft ! (A la nôtre ! Au pétrole !) »

Des milliers de neftyaniki, les travailleurs du pétrole, se sont massés dans l’immense complexe sportif, où une petite troupe entonne l’hymne à l’or noir :

Pour nous, il n’y a qu’une joie Et elle suffit à nous combler : Laver nos visages avec le pétrole Jailli de la plateforme de forage.

Il faut dire que le prix moyen du brut n’a cessé d’augmenter entre 1998 et la mi-2008, faisant de la Russie le premier producteur mondial de pétrole, devant l’Arabie saoudite. Grâce aux pétrodollars, le Kremlin a construit des écoles et des routes, en plus de financer certains projets militaires. A Moscou, les nouveaux riches ont investi des millions de dollars dans la construction de datchas aux allures de châteaux.

A la source de cette prospérité, les champs pétrolifères de la Sibérie occi-dentale, qui produisent près de 70 pour cent du pétrole russe, soit sept millions de barils par jour. Grâce à cette manne, le district des Khantys-Mansis s’est doté d’infrastructures modernes et jouit d’un mode de vie enviable dans une région dont le nom évoque plutôt la désolation. L’argent du pétrole a permis de reconstruire Khanty-Mansiïsk, 67 000 habitants, capitale du district ; on y trouve aujourd’hui un aéroport, un musée consacré aux peintres russes du XIXe siècle et deux écoles pour enfants surdoués. Une autre ville, Sourgout, qui n’était encore naguère qu’un modeste village, compte à présent 295 000 habitants.

En Sibérie occidentale, les réserves de pétrole reposent sous un sol qualifié de « poubelle de la Terre » par un ancien du goulag. Lorsqu’on y découvre de vastes gisements d’or noir, au début des années 1960, le Kremlin dépêche une cohorte de pionniers pour lancer la production. Très vite, les réserves dépassent toutes les espérances : plus de 70 milliards de barils ont été extraits ces 40 dernières années.

« La Sibérie, c’était la fin du monde », se souvient Alexandre Filipenko, gouverneur des Khantys-Mansis. Aujourd’hui, il se consacre au renouveau de la capitale grâce à un budget des plus généreux : des 40 milliards de dollars d’impôts que génère chaque année l’industrie pétrolière, 4,5 milliards reviennent à sa région.

A l’heure où les campagnes se dépeuplent au profit des villes, le gouverneur a mis en œuvre des plans audacieux pour attirer les jeunes. Résultat : alors que l’ensemble du pays enregistre un recul démographique, la région des Khantys-Mansis a vu sa population croître de 18 pour cent depuis 1989.

Il y a 40 ans à peine, Sourgout n’était qu’un ramassis de baraques en bois. C’est aujourd’hui l’une des plus gran-des villes de la région. La municipalité vient de consacrer six millions de dollars à la construction d’un complexe regroupant une garderie et une éco-le maternelle avec piscine intérieure chauffée et bain à remous. Dans les rues embouteillées, on compte autant de Honda, de Toyota et de Nissan que de Lada, la voiture fabriquée en Russie. En bordure de rivière, les maisons de la nouvelle classe moyenne se vendent jusqu’à 450 000 $.

Pilier de l’économie locale, la socié-té pétrolière Sourgoutneftegaz est dirigée par le milliardaire Vladimir Bogdanov, qui a commencé comme simple neftyanik. Sourgoutneftegaz profite de la flambée des cours du pétrole pour financer un vaste programme de modernisation. Dans les locaux du centre de contrôle, une immense carte reliée par satellite aux stations de forage permet de savoir en temps réel si un puits a besoin d’une réparation ou si une fuite s’est produite dans un oléoduc.

L’écologie, qui était le cadet des soucis des dirigeants à l’époque soviétique, est désormais à l’honneur. Le bureau de l’environnement de Sourgoutneftegaz a ainsi débloqué 500 millions de dollars pour de nouvelles acquisitions.

Si l’industrie du pétrole évolue, le métier de neftyanik est toujours aussi dangereux et exténuant. On m’emmè-ne dans une station de forage, où une foreuse équipée d’un diamant de trois mètres de diamètre creuse le sol rocailleux. Le bruit est assourdissant et l’air irrespirable. Ici, les ouvriers travaillent huit heures par jour, 30 jours d’affilée, puis prennent un repos de 30 jours. Avec des salaires allant de 1150 $ à 4650 $ par mois, plus les pri-mes, un neftyanik peut espérer s’acheter un logement.

Seul bémol : le niveau des nappes commence à baisser et, pour maintenir la production, la région aura besoin de capitaux et de compétences venus d’ailleurs. Or les taxes écrasantes et les jeux de pouvoir qui s’y déroulent avec l’aval de Moscou ont considérablement refroidi les ardeurs des investisseurs étrangers.

Pour s’en convaincre, il suffit de visiter Nefteyougansk, qui compte 116 000 habitants, à une heure de route de Sourgout. Un geyser de problèmes, voilà ce qu’a été le boom pétrolier pour cette ville aux allures de zone industrielle délabrée. Durant plus de 10 ans, le pétrole y a suscité une lutte de pouvoir sans merci.

Les problèmes ont commencé au milieu des années 1990, lorsque Mikhaïl Khodorkovski, banquier moscovite, s’est emparé d’une grosse société pétrolière — et unique source d’emplois de la ville — au moment de sa privati- sation. Puis il a fait de l’usine de Nefte-yougansk la principale filiale de Ioukos, sa nouvelle société pétrolière. Mais il a pris tellement de retard dans le paiement des taxes qu’aucun salaire n’a été versé pendant plusieurs mois.

Vladimir Petoukhov, maire de la ville et ancien neftyanik, a alors conduit un mouvement de protestation contre le nouveau propriétaire qui, disait-il, « avait craché à la figure des employés du secteur pétrolier ». Un matin de juin, alors qu’il marchait vers la mairie, deux hommes l’ont froidement abattu. Les habitants ont été profondément choqués par ce meurtre. Les proches de Petoukhov ont hissé sur les murs de la mairie des banderoles anti-Ioukos clamant : « Vous avez son sang sur les mains. »

Pendant cinq ans, aucune action en justice n’a été entreprise. Les prix du pétrole ont continué de flamber, augmentant d’autant la fortune de Khodorkovski. Puis, un jour, le couperet est tombé. En juin 2003, le tribunal de Moscou a fait arrêter le chef de la sécurité de Ioukos, coupable à ses yeux d’avoir organisé l’assassinat de Vladimir Petoukhov. En octobre 2003, Khodorkovski l’a suivi derrière les barreaux pour fraude fiscale. Les autorités ont saisi l’usine de Nefteyougansk, dont ils ont confié la gestion à Rosneft, une entreprise contrôlée par le Kremlin.

Les habitants de Nefteyougansk voient derrière l’affaire Ioukos la main du FSB, l’ex-KGB. Le résultat est on ne peut plus clair : Nefteyougansk, véritable vache à lait, est passée dans le giron de Moscou. Quand j’y débar-que, Sergueï Bourov est maire de la ville depuis quatre mois. Auparavant, il était directeur adjoint de Rosneft… et cadre chez Ioukos. Il m’explique que la mairie, en partenariat avec Rosneft, a de grandes ambitions pour Nefte-yougansk. Si je reviens dans deux ans, promet-il, je verrai une tout autre ville, et peut-être même un yacht-club !

Est-il sérieux ? Les habitants semblent sceptiques. Tout comme les ob-servateurs étrangers. « Le fait de voler une voiture ne fait pas de vous un as du volant », résume une spécialiste.

Au début des années 1990, avant le boom pétrolier, Boris Eltsine encourageait les régions à plus d’autonomie. C’est à cette époque que les chances pour la Russie d’adopter un régime démocratique à l’occidentale ont été les plus élevées. Mais lorsque le prix du brut a commencé à s’envoler, le Kremlin a compris que cette richesse naturelle pouvait aider la Russie, exsangue, à retrouver son rang. Le pétrole comme voie de salut est alors entré dans la logique nationaliste.

« Aujourd’hui, la Russie ne doit pas son statut de superpuissance à ses aptitudes militaires, mais plutôt à ses ressources énergétiques », constate Julia Nanay, analyste à Washington.

Dans ce système, seuls les oligarques les plus soumis peuvent survivre. Prenons le cas de Vagit Alekperov, président de Loukoïl, la plus grosse société pétrolière privée de Russie. Ancien ouvrier de la région de Bakou, il a été envoyé en Sibérie à la fin des années 1970 pour y diriger une équipe de production. Après la chute du communisme, il a investi tout ce qu’il possédait dans la création de Loukoïl. Aujourd’hui, son entreprise est devenue une multinationale, dont les réserves en hydrocarbures sont à peine inférieures à celles du groupe ExxonMobil.

Vagit Alekperov sait qu’il doit surveiller le paysage politique pour y déceler le moindre signe de changement susceptible d’influencer la bonne fortune de Loukoïl. Homme dur, mais capable d’user de son charme, il s’enfonce confortablement dans son fauteuil lorsque je lui demande si l’on devrait s’inquiéter de la mainmise de la Russie sur la production pétrolière mondiale.

« Ai-je l’air d’un ours ? » me répond-il avec un large sourire. « Nous voulons simplement gagner de l’argent. »

Après avoir englouti Ioukos, le Kremlin pourrait-il ne faire qu’une bouchée de Loukoïl ? Mon interlocuteur proteste : « Je ne pense pas que ce type d’entreprise puisse intéresser le gouvernement, pas plus que le président russe. »

Je m’abstiens de lui dire que, peu de temps avant son arrestation, Mikhaïl Khordorkoski m’avait tenu le même discours.

Le siège des opérations de Loukoïl se situe à Kogalym, non loin d’une église orthodoxe et d’une mosquée. Dans les locaux flambant neufs de la maternité, Galina Poustovit, directrice du département de gynécologie, me montre le nouveau matériel médical. L’établissement est digne d’un quatre-étoiles. Quand je lui dis que le milieu du pétrole en Russie a la réputation d’être corrompu, elle me jette un regard noir.

« Tout ça, c’est grâce au pétrole, me répond-elle en désignant le service de maternité. Dans cette ville, tout a été construit avec l’argent du pétrole, même notre magnifique boulevard. »

Sous-entendu : ne nous jugez pas trop sévèrement. Il n’a jamais fait aussi bon vivre ici.

EXTRAIT DU « NATIONAL GEOGRAPHIC » (JUIN 2008), © NATIONAL GEOGRAPHIC SOCIETY, WASHINGTON, D.C.

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