En ce bel après-midi d’été, plusieurs personnes sont rassemblées devant une ferme de la vallée du Fraser, en Colombie-Britannique. En manches de chemise, un professeur portant la barbe fait griller des steaks de bison sur le barbecue. Près de lui, à l’ombre d’un saule, une femme à la chevelure d’ébène, en robe d’été de coton, interroge sur ses projets d’avenir un jeune homme de 25 ans, une casquette de baseball vissée sur la tête. Des chevaux d’une propriété voisine passent en galopant, puis disparaissent dans un bosquet de chênes.

Il ne s’agirait que d’un paisible après-midi ordinaire dans une jolie région du Canada si la femme en question n’était pas Suman Virk et si elle ne parlait pas à Warren Glowatski, reconnu coupable, il y a neuf ans, du meurtre de sa fille Reena, qui n’avait que 14 ans à l’époque.

L’impuissance, le chagrin et la rage auraient pu détruire Suman, une mère de trois enfants. Mais elle en est arrivée, au contraire, à se retrouver, dans ce décor champêtre, à discuter amicalement avec Warren. Une remarquable histoire de résilience et de compassion, un témoignage sur la façon dont des gens ordinaires parviennent à surmonter les pires tragédies.

En 1997, Suman Virk et Warren Glowatski sont l’un pour l’autre de parfaits inconnus, même s’ils ne vivent qu’à quelques kilomètres de distance, à View Royal, une banlieue aux rues ombragées de Victoria, sur l’île de Vancouver. S’ils s’étaient croisés par hasard, Suman aurait probablement considéré ce garçon de 16 ans — aux sourcils froncés, aux pantalons tombants et à la casquette de baseball retournée sur la tête — comme un de ces milliers d’adolescents qui se donnent des airs de dur. Elle qui vit depuis toujours une existence protégée dans une famille indienne étroitement unie — et qui se qualifie elle-même d’« intello » — n’aurait pas pu imaginer une seconde l’enfance troublée et instable de Warren. La mère de l’adolescent est alcoolique, et son père, un soudeur, vient de déménager en Californie avec sa nouvelle petite amie en laissant Warren seul derrière lui. Sous ses airs suffisants, le garçon se sent perdu et abandonné.

De son côté, s’il avait croisé Suman, Warren n’aurait pas pu savoir qu’elle se faisait du souci pour sa fille aînée, Reena, aux prises avec des problèmes de poids et cherchant désespérément à se faire des amis. Les Virk sont des Témoins de Jéhovah de stricte observance. En révolte contre les règles que ses parents veulent lui imposer, l’adolescente s’est fait récemment de nouvelles amies, que Suman trouve plutôt inquiétantes. L’une d’entre elles, Jane*, une jolie blonde de 14 ans, connue pour semer le trouble, boit de l’alcool, jure sans arrêt et passe d’une famille d’accueil à l’autre. Suman sait que sa Reena a un bon fond et elle espère qu’elle se lassera de ces fréquentations.

Suman et Warren ne se seraient jamais rencontrés sans la suite d’événements dramatiques qui se sont dérou lés un soir de la mi-novembre. Ce vendredi-là, Reena a prévu rester à la maison pour jouer aux cartes avec son petit frère, Aman. Mais, vers 19 h 30, Jane et une autre jeune fille, Dalia, lui téléphonent pour l’inviter à un party. « Elle était partagée entre l’envie de rester avec nous et celle de sortir avec ses amies, témoignera plus tard Suman. Elle semblait à la fois surexcitée et nerveuse. »

Finalement, Reena attrape son sac à dos, qui contient un flacon de parfum et son journal intime, et promet à sa mère d’être de retour pour 22 h 30, l’heure de son couvre-feu.

Warren, lui, a l’intention de passer la soirée à l’école Shoreline avec sa petite amie, Syreeta. Chaque vendredi soir, ils rejoignent leurs copains sur le terrain de l’école pour boire et discuter de tout et de rien. Warren a entendu dire que, ce soir-là, il y aurait une bagarre, mais il n’y prête guère attention. Il y a toujours des bagarres. Même s’ils vivent dans une banlieue de la classe moyenne, ses amis et lui se sont baptisés les « Crips », en l’honneur du fameux gang de rue américain. Ils se prennent pour de vrais « gangstas » et s’amusent à battre ou à dévaliser des passants choisis au hasard.

Suman est à la maison quand Reena appelle vers 21 h 45 pour lui dire qu’elle s’apprête à rentrer. Mais elle ne revient pas ce soirlà ni le jour suivant. Suman se rend au poste de police signaler la disparition de sa fille. Elle téléphone ensuite à Jane et à Dalia — qui jurent ne pas savoir où se trouve Reena — et relance les policiers, qui lui disent qu’ils ne peuvent pas se mettre à la recherche de sa fille avant que davantage de temps ne se soit écoulé.

Ce même samedi 15 novembre, Warren apporte un sac de linge chez Syreeta et lui demande de le laver. En jetant ses pantalons blancs dans la machine, elle remarque qu’ils sont tachés de poussière et de petites gouttes de sang.

Suman passe le week-end et les jours suivants au téléphone à tenter de trouver sa fille. Assise dans la chambre vi-de de Reena, elle sent la terreur l’envahir. Elle ignore qu’un peu plus loin, dans la cour de l’école secondaire, les élèves parlent à voix basse d’une histoire sordide : quelque chose d’horrible est arrivé à une fille nommée Reena.

Le 22 novembre, par un samedi froid et humide, des policiers cognent à la porte de Suman. Assommée, incrédule, elle les écoute parler. Sa fille est morte. Son corps, roué de coups, vient d’être retrouvé dans un goulet d’eau salée, la Gorge. Huit jeunes suspects, dont Jane et Dalia, ont été arrêtés. Deux d’entre eux, que Suman ne connaît même pas de nom, sont accusés de meurtre au second degré : Kelly Ellard, une fille de 15 ans, et Warren Glowatski, un garçon de 16 ans.

La mort de Reena fait les manchettes au Canada et dans le monde entier, et relance la discussion sur l’intimidation et la violence parmi les jeunes. À Victoria, des dizaines de personnes viennent déposer des fleurs sur le pont où la jeune fille a fait ses derniers pas. Des politiciens réclament des condamnations plus sévères à l’égard des jeunes délinquants. Des adolescents créent des groupes contre la violence et portent un ruban doré en l’honneur de Reena.

Tandis que toute la ville parle de la mort de leur fille, les Virk tentent de faire face à leur chagrin. Manjit, le mari de Suman, est accablé. Diplômé en littérature anglaise dans son Inde natale, cet homme mince et élégant s’exprime dans une langue châtiée et poétique. Le meurtre de sa fille lui semble dépasser en mal absolu tout ce qu’il a pu lire dans les tragédies de Shakespeare, son auteur préféré. « J’aurais dû aller la chercher, j’aurais dû être là », répète-t-il aux psychologues qui tentent de l’aider.

« À l’annonce du meurtre de Reena, dit Suman, j’ai eu l’impression qu’on m’arrachait le cœur. » Devant ses deux autres enfants, elle tente de rester stoïque, mais elle est submergée par un sentiment d’impuissance et trouve difficile de se concentrer sur les tâches ménagères les plus simples. Faire la cuisine lui rappelle Reena en train de savourer ses plats préférés. Le matin, elle se souvient du plaisir que prenait sa fille à s’attarder dans son bain en écoutant la radio à plein volume. Suman a un caractère pacifique, mais elle est « folle de rage » quand elle pense aux deux adolescents « vicieux et sans cœur » qui ont tué sa Reena.

Au printemps de 1999, 17 mois après le meurtre, Suman et Warren se retrouvent dans une salle d’audience de Victoria, où l’adolescent fait face à une accusation de meurtre au second degré devant un tribunal pour adultes.

Warren comparaît dans un box en bois protégé par des vitres pare-balles. Assise plus d’un mètre derrière lui, Suman ne l’aperçoit que de dos. Quand enfin il se lève, entouré de ses deux gardiens, elle est stupéfaite de le voir aussi petit et mince : peut-être 1,65 m, pour une cinquantaine de kilos. Avec ses boucles brunes, ses grands yeux et son air délicat, il a plutôt l’air d’un enfant de 12 ans apeuré que d’un redoutable bandit.

Durant des semaines, Suman et Warren écoutent silencieusement le témoignage des policiers et des pathologistes. Suman connaît déjà la majorité des affreux détails du meurtre à cause des procès précédents, au cours desquels six adolescentes ont été reconnues coupables de complicité et de voies de fait. Elle sait que Jane et Dalia, irritées que Reena ait fait des commentaires désobligeants à leur égard et se soit permis de flirter avec un de leurs petits amis, lui ont tendu un piège et l’ont invitée au party uniquement pour la punir. Elle sait que sa fille, traînée dans un coin sombre sous le pont, a tenté de s’échapper et que tout un groupe d’adolescentes a regardé la bagarre sans intervenir.

Elle a appris comment Kelly Ellard, une fille que Reena ne connaissait pas, lui a asséné un coup de poing, comment Warren, qu’elle n’avait jamais rencontré, s’est mis de la partie et l’a frap pée à la tête avec son pied, même si son copain Dimitri lui répétait : « Calme-toi. Ça ne nous concerne pas. »

Suman sait aussi qu’après la bagarre, quand sa fille gisait à terre en sang et en larmes, une des filles a essayé de mettre le feu à ses cheveux, une autre a fouillé dans son sac à dos et volé son parfum, tandis qu’une troisième arrachait les pages de son journal intime — ses désirs et ses rêves les plus secrets — pour les jeter à l’eau.

Elle sait que ces adolescentes ont abandonné sa fille meurtrie et ensanglantée pour regagner saines et sauves le confort de leur chambre, comme si elles venaient juste d’assister à un film. Ensuite, Reena a retrouvé assez de forces pour remonter la pente et traverser le pont, « étourdie et trébuchante », comme le dira un témoin.

Et Suman sait aussi que plusieurs personnes ont vu Warren et Kelly la suivre.

Ce qu’elle ne sait pas, ce qu’elle veut savoir, c’est ce qui s’est passé ensuite. Comment sa fille a-t-elle été malmenée au point qu’un pathologiste ait relevé d’importantes hémorragies internes, en particulier dans sa poitrine et son bas-ventre ? Comment a-t-elle finalement rendu l’âme dans l’eau noire et froide de la Gorge ?

Le témoignage de Warren est frustrant. Il se contente de répéter ce qu’il a dit aux policiers : Kelly lui a demandé de suivre Reena et, plus tard, de l’aider à la traîner vers l’eau. Il lui a dit trois fois d’arrêter, mais elle est quand même entrée dans le petit bras de mer avec Reena. Alors, il leur a tourné le dos et s’est éloigné. Il essaie de minimiser son rôle et répète probablement ce que ses avocats lui ont dit de dire, pense Suman.

« En traînant Reena vers l’eau, vous n’avez pas pensé un moment que cela pouvait mal tourner ? lui demande, incrédule, Stan Lowe, le procureur de la Couronne.

— Je ne pensais pas qu’elle allait en mourir.

— Qu’est-ce que vous pensiez qu’il allait arriver une fois qu’elle serait dans l’eau ?

— Je ne sais pas, je ne sais pas, répète l’accusé. Je n’ai pas réfléchi. »

Suman soupire en l’écoutant. Sa mère sanglote à côté d’elle. Manjit n’est pas là, trop brisé pour assister au procès ; depuis la mort de sa fille, il végète, en proie au chagrin et à la culpabilité, incapable de dormir et de retourner au travail. Lorsque Suman rentre à la maison ce jour-là, elle lui dit que la mè-re de l’accusé n’a assisté à aucune des audiences jusqu’ici.

« Warren a l’air d’un adolescent troublé, en pleine confusion, que personne ne s’est jamais donné la peine d’éduquer », ajoute-t-elle.

Manjit ne s’en émeut pas. Quand il voit dans le journal des croquis du garçon devant le tribunal, c’est la colère qui gronde en lui. « Ce freluquet, avec sa coupe de cheveux bizarre, me donnait envie de hurler, raconte-t-il. J’avais juste envie de l’attraper par le cou et de l’étrangler comme un poulet. Je lui en voulais tellement. »

Le 2 juin 1999, Suman et Manjit attendent le verdict. « Dans son ensemble, le témoignage de Warren Glowatski est improbable et volontairement incomplet, déclare le juge Malcom Macaulay. J’en conclus qu’il a aidé à traîner Reena Virk, inconsciente, jusqu’au bord de l’eau, où Kelly Ellard l’a probablement noyée. Il est parti sans s’inquiéter une minute de sa mort possible. Je déclare donc Warren Glowatski coupable de meurtre au second degré. » L’adolescent est condamné à la prison à perpétuité dans une prison pour adultes, et Suman le regarde sortir de la salle d’audience, entouré de ses gardiens.

Une semaine plus tard, Warren est transféré du centre de détention pour mineurs de Victoria, où il était détenu jusqu’ici.

« On m’a fouillé à nu, raconte-t-il. Je me suis rhabillé. Puis on m’a enchaîné les pieds et les mains avant de me jeter à l’arrière d’un fourgon des services pénitenciers qui s’est dirigé vers l’aéroport. De là, on a pris un vieux Cessna qui semblait sur le point de se désintégrer, piloté par un gars de 80 ans au bord de la crise cardiaque. Il nous a laissés à Abbotsford, et on m’a conduit à la prison de la ville. Dans la combinaison de taille géante qu’on m’a alors donnée, j’avais l’air d’un gamin de la maternelle en route vers l’université. J’étais terrifié. J’avais peur d’être violé ou tué, et je me souviens d’avoir pleuré dans mon lit. Je me disais :Dans quel pétrin tu t’es mis ? »

Trois semaines plus tard, après une série d’examens psychologiques, Warren est envoyé à Mission, un établissement à sécurité moyenne de la vallée du Fraser. Entouré de pédophiles, de violeurs et de meurtriers, il se tient pourtant loin de la violence endémique en prison et recherche plutôt les influences positives — un choix prévisible, si on se fie aux témoignages de ceux qui le connaissent bien. Durant mes recherches pourUnder the Bridge (en anglais seulement), mon livre sur l’affaire Virk, j’ai interviewé des dizaines de personnes ; aucune de celles ayant côtoyé Warren — enseignant, ex-petite amie, membre de la famille, gardien ou détenu — n’a émis la moindre remarque négative à son égard.

L’établissement offre au jeune détenu la possibilité de rencontrer des gens comme Liz Elliott, une criminologue qui enseigne à l’université Simon Fraser en Colombie-Britannique, ainsi que Larry Moore et Cathie Douglas, un couple qui coordonne un programme axé sur la recherche de moyens d’expression autres que la violence.

« Au début, il était timide et réservé, se souvient Larry Moore, mais il a beaucoup travaillé sur lui-même et s’est bientôt porté volontaire pour animer des séminaires auprès d’adolescents à risques. »

Pendant son incarcération, Warren se rapproche de son père, qui vient le voir de Californie. Il apprend aussi que sa mère a du sang métis, une révélation qui lui donne un sentiment d’appartenance. Maintenant, il parle avec des anciens des Premières Nations et souligne dans les livres des citations de Gandhi comme « Tu dois incarner le changement que tu désires pour l’humanité ».

Mais comment « incarner le changement » après un meurtre brutal qui vous a mis au ban de la société ? C’est là que le programme de justice réparatrice entre en jeu. Influencée, entre autres, par les traditions autochtones, cette nouvelle approche, qui ne repose pas sur la honte et la punition, offre aux criminels le moyen de changer et de faire amende honorable. Le processus n’est ni simple ni facile. Il exige d’abord de reconnaître les causes profondes de ses crimes, pour finalement rencontrer ceux qui en ont été victimes. C’était la première fois, confie Warren, qu’on lui demandait de « vraiment examiner ses actes et le tort irréparable qu’il avait causé à une famille innocente ».

Quand je lui rends visite à Mission, en 2002, il semble maintenant prêt à reconnaître sa responsabilité dans la mort de Reena. Il admet qu’il n’a pas tenté d’empêcher Kelly de noyer la jeune fille.

« J’ai participé à tout cela, dit-il en évoquant une sorte d’éruption de violence. Cette nuit-là, j’ai explosé. C’était comme un soulagement. »

Un soulagement de quoi ? « De mes relations négatives avec mes parents, de leur divorce, d’être contraint de vivre seul, de me sentir délaissé, rejeté et impuissant. » Dans un rapport, un psychologue a écrit que Warren a souffert de « sérieux traumatismes dans son enfance, qui ont déterminé son attitude lors du meurtre ».

Parfois, des prisonniers offrent au jeune homme leur interprétation de son crime. Certains parlent de jalousie, d’autres de racisme. Ces explications peuvent donner à Warren l’illusion que ses actes répondaient à une certaine logique, mais, en réalité, le meurtre, né de sa confusion et de sa rage, était gratuit, absurde et indéfendable.

En 2004, les nouveaux idéaux de compassion et d’empathie de Warren vont être mis à l’épreuve, à l’occasion du nouveau procès de Kelly Ellard, sa coaccusée. En 2000, la jeune fille a été reconnue coupable, mais une cour d’appel a cassé le jugement pour un vice de procédure. Warren a refusé de témoigner à l’époque, de peur d’être considéré par ses codétenus comme un mouchard, le pire statut qui soit en prison.

Maintenant, la Couronne s’apprête à tenir un second procès et veut que Warren, seul témoin du meurtre, vienne à la barre — mais sans rien lui offrir en contrepartie.

Des gens en qui le jeune homme a confiance le poussent à le faire « pour les Virk, pour les aider à surmonter leur épreuve ». D’autres le préviennent que, s’il collabore, les avocats de Kelly vont le mettre en morceaux. Son nom réapparaîtra à la une des journaux et il risque de recevoir des menaces ou même de se faire tuer.

« Je ne peux pas témoigner, plaide-t-il d’abord. Pensez-vous que j’ai envie de passer le restant de ma vie à regarder par-dessus mon épaule ? »

Finalement, après des mois passés à se torturer, il annonce à la Couronne qu’il a décidé de parler. « Je dois cela à la famille Virk », dit-il.

En juin 2004, Suman et Warren se retrouvent donc à nouveau dans l’enceinte d’un tribunal. Elle est frappée de voir à quel point il a changé : l’adolescent boudeur aux vêtements trop larges s’est transformé en un jeune homme de 23 ans, posé et réfléchi, les cheveux courts et bien taillés.

Maintenant, en parlant du meurtre, il ne dit plus : « Je ne sais pas. Je n’ai pas réfléchi. » Il admet avoir senti une « poussée d’adrénaline » dès le début de la bagarre. Il admet avoir aidé Kelly à tirer Reena au bord de l’eau, avoir menti la première fois quand il prétendait avoir tenté de l’arrêter, « pour essayer d’éviter la prison ». Il admet enfin, en pleurant, n’avoir rien fait pendant que Kelly maintenait la tête de Reena sous l’eau, rien fait quand la pauvre fille se débattait, rien fait jusqu’à ce qu’elle finisse par mourir.

« Pour moi, dit Suman, le plus important était de l’entendre avouer sa culpabilité. Reconnaître ses actes… »

Kelly, au contraire, continue de nier en bloc : elle n’a jamais traversé le pont, jamais confié à des amis avoir fumé une cigarette en maintenant la tête de Reena sous l’eau, jamais dit qu’elle était « heureuse » de sa mort. Même si des témoins affirment sous serment que le bas de ses pantalons était mouillé la nuit du meurtre, même si des taches de sel sur sa veste correspondent à des échantillons d’eau salée prélevés dans la Gorge. « Je n’ai pas tué Reena Virk, hurle-t-elle à la fin. Et je le répéterai et répéterai et répéterai jusque sur mon lit de mort ! »

Comme les jurés ne parviennent pas à s’entendre, le procès est annulé, et Kelly n’est finalement reconnue coupable et condamnée à la prison à perpétuité qu’en 2005, après une troisième comparution. Ce verdict offre enfin un espoir d’apaisement à la famille Virk. Huit longues années se sont écoulées sans que Suman n’entende un mot de regret de la part des agresseurs de sa fille. Elle se dit qu’elle peut maintenant oublier leurs visages et se consacrer aux enfants qui lui restent.

Plusieurs mois après le dernier procès, le programme de justice réparatrice informe Suman que Warren aimerait les rencontrer, elle et son mari. Accepterait-elle de participer à un « processus de réconciliation » ? Si oui, une réunion pourrait avoir lieu à Mission, près de la prison où le jeune homme purge sa sentence.

« Il aurait été hors de question que je le rencontre auparavant, dit Suman. J’étais trop blessée. »

Maintenant, elle pense au garçon qu’elle a vu maintes fois au tribunal. Il semble animé d’un repentir sincère, et elle a entendu dire qu’il essayait de faire des changements positifs dans sa vie. Et c’est lui qui demande cette rencontre. La plupart des criminels n’ont pas la force intérieure de faire face aux familles de leurs victimes.

Manjit est également animé d’une nouvelle compassion pour le garçon qu’il voulait autrefois étrangler.

« Lors du dernier procès de Kelly, il avait l’air de tellement souffrir, dit-il. Si nous fermons la porte et refusons de le voir, il aura le cœur encore plus lourd. »

Par la même occasion, Suman espère alléger sa propre peine. Selon les spécialistes de la justice réparatrice, les victimes et leurs proches, qui n’ont pas droit à la parole dans le système judiciaire, expriment souvent ce désir. Suman se dit qu’une telle rencontre lui donnera la chance d’un contact direct que jusqu’ici box en bois et vitres pare-balles rendaient impossible.

« Je voulais montrer à Warren les conséquences de ses actes, lui faire comprendre à quel point notre famille en avait été affectée. »

La première réunion a lieu un jour de l’automne 2005, dans le sous-sol de l’église anglicane de Mission. Dave Gustafson et Sandi Bergen, des pionniers de la justice réparatrice, y ont préparé Warren et les Virk pendant plusieurs mois. Dave Gustafson, un pasteur mennonite spécialisé dans le traitement des chocs traumatiques, pense que les victimes, en pardonnant à leurs bourreaux, peuvent être à l’origine d’une véritable métamorphose.

Assis en cercle, face à face, Warren Glowatski et les Virk se retrouvent dans une atmosphère très différente du tribunal. Ici, pas de curieux qui bavardent entre eux, ni d’artistes en train de croquer les protagonistes, ni de gardiens faisant les cent pas, bâton et menottes à la ceinture. Si ce n’était de la présence d’une boîte de papiers-mouchoirs sur la table, on pourrait croire à une réunion amicale dans un salon confortable.

Suman a l’attitude un peu méfiante et tendue de beaucoup de victimes de traumatismes psychologiques et emploie le ton direct et sans compromis de ceux qui n’ont pas de temps à perdre à des trivialités. Pourtant, Warren ne la trouve pas intimidante, mais plutôt « remplie de sagesse », « très perspicace » et capable de s’adresser à lui avec chaleur et respect.

Sandi Bergen et Dave Gustafson les encouragent à raconter leur vie avant la tragédie. Warren sent disparaître sa crainte et sa nervosité en écoutant les Virk se souvenir de leurs voyages avec Reena à Singapour ou à Disneyland. Manjit, un homme de nature réservée, ne tarde pas à s’ouvrir, à sourire, voire à rire en évoquant les jours heureux avec sa fille.

Puis on en arrive au jour du meurtre, et la boîte de papiers-mouchoirs se vide.

« C’était un sujet difficile pour Warren, dit Suman. Les détails de cette nuit-là sont horrifiants et, par ailleurs, il ne savait pas comment nous allions réagir. »

Les regrets qu’il exprime aux Virk semblent sincères et venus du cœur. « Il s’est vraiment rendu compte à quel point il avait détruit notre famille », confie Suman.

Il écoute le couple lui raconter tous les rêves qu’il leur a volés : Reena le jour de sa remise de diplôme, Reena amoureuse, Reena prête à fonder une famille. Puis Suman lui demande comment il voit son propre avenir.

« Je peux vous assurer que je vais essayer de mener une bonne vie, lui répond-il.

— Ce serait le plus beau cadeau que vous puissiez nous faire », concluent les Virk.

Presque un an plus tard, Suman et Manjit se rendent à Mission pour la demande de libération conditionnelle de Warren. Dans un geste d’une générosité inhabituelle, ils ne s’y opposent pas et expliquent que le jeune homme est sur le bon chemin et qu’ils ne veulent pas retarder sa libération.

Les trois membres du conseil examinent durant plusieurs heures le dossier de Warren, puis reviennent dans la salle d’audience. L’un d’entre eux, John Richardson, déclare au jeune homme : « Les rapports sur votre conduite et votre attitude durant votre emprisonnement sont tous positifs, et il semble que vous ayez mis à profit votre temps en prison pour travailler sur vous-même. » Le conseil reconnaît également « les remords de Warren, son empathie pour les souffrances de ses victimes et une bonne compréhension de ce qui a pu le mener à un acte de violence aussi insensé ».

En ce qui concerne le rôle joué par Warren dans le meurtre de Reena, ils remarquent que les psychiatres eux-mêmes sont perplexes et soupçonnent qu’on n’en connaîtra possiblement jamais la raison, étant donné qu’ils n’ont découvert chez lui « aucune maladie mentale connue ni aucun symptôme d’un trouble de la personnalité ».

Après que le conseil a approuvé sa demande de 72 heures par mois en liberté conditionnelle, Warren serre les Virk dans ses bras.

« Nos rapports, dit-il, ont connu un début tragique. J’ai une responsabilité envers eux et j’en porte le poids sur mes épaules. »

Plus tard dans l’après-midi, les coordonnateurs du programme de justice réparatrice, Larry Moore, Cathie Douglas et quelques autres, se retrouvent avec les Virk devant cette pittoresque ferme de la vallée du Fraser, loin de la prison, loin du tribunal. C’est là que Warren et Suman ont leur conversation sous un saule pleureur. Elle lui dit qu’elle sera toujours là pour le soutenir et l’encourager en cas de besoin.

« Je n’espérais pas vraiment qu’ils accepteraient de me rencontrer, raconte Warren. Et encore moins qu’ils me souhaiteraient un bel avenir. »

Reste que cet après-midi idyllique a sa part de réalité. « On ne peut pas dire que tout est bien qui finit bien, observe Suman. Warren a pris la vie de notre fille. C’est vrai et ce sera toujours vrai. Le futur dira si ses remords sont sincères. »

En attendant, le soleil brille sur l’infinité des champs, et Suman et Manjit ne se refusent pas à la beauté des lieux.

Vers 16 heures, quand vient le temps de se séparer, Warren les serre tous les deux dans ses bras. Il se dit que si plus de gens leur ressemblaient, le monde serait un meilleur endroit. Debout, seul maintenant, il les regarde s’éloigner sur la longue route que lui aussi entreprendra un jour.

* Les noms des jeunes délinquants ont été changés.

© 2007, REBECCA GODFREY. EXTRAIT DECHATELAINE (JANVIER 2007), WWW.CHATELAINE.COM

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