Nous sommes en avril. La chaleur humide du printemps me galvanise. Mon désir de témoigner par écrit de la vie quotidienne à Cuba et des frustrations accumulées se concrétise peu à peu dans un blog. La presse et la télévision nationales ne reflètent en rien ce qui se passe autour de moi, je me suis donc mise à relater ce qu’est la vie quotidienne. J’ai regroupé mes réflexions dans un opuscule que j’ai imprimé moi-même, au risque d’être inculpée pour « propagande ennemie ». Obtenir quelques minutes à la radio ou quelques lignes dans la presse est impensable, ces deux médias étant sous le monopole du gouvernement et du Parti communiste. Pour exorciser les démons du conformisme, de la peur et du doute, un seul exutoire possible : Internet.

Grâce à mes compétences en informatique, j’ai créé une page-écran toute simple, que j’ai intitulée Generación Y, avec cette lettre exotique par laquelle mes parents m’avaient fait rejoindre les rangs des Yohandry, Yanisleydi, Yuniesky et autres Yordankas. La generación Y se réfère aux Cubains de 25 à 40 ans qui, nés comme moi pendant les années 70 à 80, ont connu l’école à la campagne, les dessins animés russes, l’émigration clandestine et la frustration. L’Y de leur nom ne passe jamais inaperçu, car en espagnol rares sont les mots qui commencent par cette lettre. En effet, nos parents aspiraient à quelque chose de différent, de nouveau et d’inconnu, en rébellion contre le contrôle omniprésent de la société. Ils étaient libres encore d’une chose : le choix du nom de leurs enfants.

Ma génération a ressenti la déception de ses aînés face à l’agonie d’un système social, fruit d’un appareil politique autoritaire et économiquement inefficace. Après bien des sacrifices, nos parents ont vu, avec la chute du mur de Berlin, s’évanouir les rêves d’une société idéale, prospère et juste. De notre côté, l’âge des prises de conscience politique a correspondu à l’effondrement de l’Union soviétique, d’où notre scepticisme face aux utopies. J’appelle cette tranche d’âge « la génération du cynisme », car nous combinons incrédulité, nonchalance et pragmatisme. Ce mélange nous a aidés à survivre dans une société qui, au fil du temps ressemble de moins en moins au modèle qu’on a voulu nous inculquer dans notre enfance. Mais nous formons un groupe éclectique : il y a parmi nous aussi bien des balseros (émigrants clandestins) que des soldats, des opposants que des policiers, des croyants que des athées ; autrement dit, exactement tout ce qui compose la société cubaine.

Mon blog Generación Y me sert de thérapie pour me débarrasser de tous les « mauvais esprits » qui me tourmentent. Et parmi eux la lâcheté, l’indolence, la culpabilité et le manque d’esprit civique. Une thérapie auto-prescrite moins pour guérir le pays que pour me libérer de l’inertie qui m’écrase. Mes petites histoires viennent toutes seules. Je ne suis pas journaliste, et encore moins analyste, tout ce que j’écris dans Generación Y prend sa source dans mon expérience. Aucun sujet ne m’intéresse plus qu’un autre ; je dirais plutôt que mon écriture puise ses motivations dans les impressions encore vivaces, dans les émotions encore fortes.

Quand j’ai commencé, chaque semaine, à publier mes petites tranches de désillusion, je savais bien qu’elles auraient beaucoup de mal à parvenir à mes compatriotes. Cuba a l’un des taux de connexion les plus faibles du monde ; mes historiettes risquaient de n’être que des mots semés aux quatre vents. Publier ces chroniques est devenu pour moi une incroyable aventure. Les Cubains n’ont pas Internet chez eux. Seule une poignée de décideurs politiques ou d’artistes dispose d’un abonnement à domicile. Il n’y a que deux cybercafés dans toute La Havane, aux tarifs plus que prohibitifs. Je suis obligée de travailler hors connexion la plupart du temps et je n’accède au Web que quelques minutes, juste le temps de publier mes histoires. Ces conditions m’empêchent de réactualiser mon blog plus d’une ou deux fois par semaine, et je ne peux espérer le rendre permanent.

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