L’orphelin d’Omaha Beach
Stationné en France pendant la Deuxième Guerre mondiale, un soldat américain prend un orphelin de sept ans sous son aile.
By DIANE COVINGTON
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Assis dans l’herbe sur la haute falaise qui domine Omaha Beach, Gilbert Desclos frissonne dans la fraîcheur de l’air marin. Quand le soleil monte au-dessus des arbres, le petit orphelin de sept ans est toujours là, ses genoux maigres serrés contre la poitrine, enveloppé d’un vieux pull troué.
Depuis l’arrivée des Américains, son monde s’est transformé. En une nuit, un campement militaire a surgi dans un champ en friche, en contrebas de sa maison, en Normandie. Un vrai rêve d’enfant ! Le soir, sa tutrice, Mme Bisson, doit venir le chercher de force.
Pour le moment, il contemple les jeeps qui passent en rugissant sur la route et les hommes à casquettes blanches qui s’activent autour des camions, déchargeant fusils, munitions, nourriture… Il salive en sentant l’odeur des œufs au bacon, du café et des toasts qui s’échappe d’une immense tente. Pour mieux saisir ces arômes, le petit garçon renverse la tête. Son estomac gargouille.
Donald Johnson, lieutenant dans les Seabees, le bataillon de génie civil de la marine américaine, vérifie les travaux effectués dans la matinée, son bloc-notes à la main. La tente de l’infirmerie est montée, les douches fonctionnent. Le lieutenant et ses hommes s’activent depuis l’aube, et midi appro-che. Il donne congé à son équipe, puis prend un moment de repos, touchant dans sa poche de poitrine la photo de sa femme et de ses deux jeunes fils. Il y a plus d’un an qu’il ne les a pas vus.
En tournant les talons, Donald repère quelque chose dans les hautes herbes de la colline. On dirait un enfant. L’officier agite la main. Une petite main se lève pour lui répondre. Donald lui fait signe d’approcher. Après un moment d’hésitation, le gamin, à peine plus haut que l’herbe, descend vers lui. Le soldat s’agenouille pour se mettre à sa hauteur et rassemble quel-ques rudiments de français appris à l’école.
« Comment t’appelles-tu ? »
Les yeux bleus de l’enfant pétillent.
« Gilbert », répond-il.
Donald lui serre la main. Le petit bonhomme a l’air de quelqu’un qui ne refuserait pas un bon repas, et le camp ne manque pas de nourriture. Dans son français hésitant, Donald invite Gilbert au repas du midi. L’enfant hoche la tête, et l’officier le soulève pour l’asseoir sur sa hanche, comme il le ferait pour un de ses fils. Ensemble, ils se dirigent vers la tente du mess.
A l’intérieur, des dizaines de jeunes soldats mangent et discutent en entre-choquant leurs couverts. Gilbert écarquille les yeux. Donald emplit à ras bords deux assiettes de rôti de bœuf, de pommes de terre, de carottes et de petits pois. Il prend aussi du pain frais et des pointes de tarte aux pommes.
A la table des officiers, les hommes leur font de la place en souriant. Gilbert prend de petites bouchées et vide son assiette en mâchant lentement. Donald lui tapote la tête. « Très bien », dit-il.
Après le repas, Donald et Gilbert marchent un moment sous le soleil de juin. Puis l’homme s’agenouille à la hauteur du petit et lui dit qu’il doit retourner travailler. Gilbert hoche la tête et court vers le sentier qui grimpe à travers les hautes herbes. Puis il se retourne pour agiter la main.
A 18 heures, en retournant au mess, Donald aperçoit l’enfant, assis au même endroit. Il lui fait signe de venir et Gilbert accourt. Au souper, il y a du poulet frit, de la purée, du maïs, des biscuits et du gâteau au chocolat. Donald remplit encore deux assiettes, mais Gilbert mange moins qu’à midi : il n’est manifestement pas habitué à une telle abondance. Il reste près de son mentor et lui sourit timidement, prenant de grandes respirations entre deux bouchées, comme s’il voulait se forcer à faire honneur au repas.
En sortant de table, Donald s’agenouille de nouveau à la hauteur de son protégé. « Bonsoir, lui dit-il. A demain. » Il suit des yeux le garçon qui remonte le chemin et disparaît.
A partir de ce jour, Gilbert prend trois repas par jour en compagnie de Donald. Grâce à ce régime, l’enfant se remplume vite. Les autres soldats acceptent sa présence sans faire d’histoires ; en fait, le petit garçon met un peu de baume sur leur mal du pays. Il finit même par devenir un peu la mascotte du régiment.
L’été 1944 passe, et le français de Donald s’améliore. Quant à Gilbert, il apprend quelques mots et peut aussi dire « Lieutenant Johnson ».
A la mi-octobre, Donald reçoit l’ordre de quitter la France. Avant de partir, il se rend à Caen pour obtenir quel- ques renseignements auprès des autorités locales. Il découvre que Gilbert a été abandonné à la naissance et qu’il est seul au monde. Mais quand il demande s’il peut l’adopter, la réponse est catégorique : impossible.
Le lieutenant Johnson était mon père. L’histoire de ce petit garçon seul dans la France en guerre a fait partie de mon enfance, comme le bruit de la moto de papa, tous les jours à 17 h 45, quand il rentrait du train de San Diego, où il travaillait comme ingénieur civil dans la marine.
A 18 heures tapantes, la famille se rassemblait autour de la table de la cuisine, mes parents aux extrémités, moi, ma sœur et mes frères aînés les uns en face des autres. Papa avait l’air un peu raide dans sa chemise blanche, mais ses yeux disaient à quel point il était tendre, drôle, un brin espiègle. Ses histoires me faisaient rire et, quand il parlait de son temps de guerre en France, j’imaginais facilement la campagne normande, les énormes vaisseaux de la marine… et Gilbert Desclos.
Papa prononçait toujours ce nom avec une sorte de vénération, et à la française. Je savais qu’il avait voulu adopter Gilbert et l’amener parmi nous. Parfois, je pensais à ce qu’aurait été notre vie avec un autre frère assis avec nous à la table en formica jaune.
En grandissant, j’ai un peu oublié les histoires de papa, puis je me suis mariée et j’ai fondé ma propre famille. Papa est retourné en Europe en touriste, et à Paris. Il m’a dit qu’il avait essayé de trouver le nom de Gilbert dans le bottin, sans succès. En évoquant cet échec, ses épaules s’affaissaient et il courbait la tête.
Devenu vieux, mon père a perdu la vue et l’usage de ses jambes. Je m’asseyais à côté de lui pour l’écouter raconter sa vie. Quand il parlait de la France, ses yeux brillaient. Ils s’embuaient de larmes quand il prononçait le nom de Gilbert. Je caressais sa main frêle en espérant qu’un jour je pourrais faire quelque chose.
Après la mort de papa, en 1991, j’ai voulu en savoir plus sur la Deuxième Guer-re mondiale. En 1993, j’ai fait un voyage en France pour visiter les plages du débarquement de juin 1944 et écrire un texte sur le 50e anniversaire du jour J. Debout sur les falaises d’Omaha Beach, qui abritent maintenant le cimetière où reposent 10 000 soldats améri- cains, j’ai senti la brise marine sécher mes larmes. Je pensais à mon père. J’aurais donné cher pour lui po-ser les questions qui se bousculaient dans ma tête.
Dans l’article que j’ai écrit pour un quotidien de la Californie, j’ai parlé de Gilbert Desclos. L’attachée de presse du consulat de France à San Francisco l’a lu et a pris contact avec moi. Apprenant que j’allais retourner en Normandie pour recevoir une médaille au nom de mon père, elle a insisté pour que je tente de trouver Gilbert :
« Les Français ne déménagent pas aussi souvent que les Américains. Il vit probablement encore dans le mê-me coin. »
Après la cérémonie de la remise des médailles, j’ai placé une annonce dans le journal local, en me disant qu’il faudrait des mois, si ce n’est des années, avant que Gilbert ne se manifeste. J’ai indiqué mon adresse en Californie, puis je suis partie visiter la France avec ma fille, Heather.
Le lendemain, Gilbert Desclos ouvre son journal, y lit le nom de mon père et se met à pleurer. Il appelle la rédaction et apprend que j’ai quitté la région. Il écrit donc chez moi. En allant prendre mon courrier, ma sœur reconnaît le nom sur l’enveloppe et m’expédie la lettre en France par télécopieur. Je la reçois un soir, la veille de notre retour aux Etats-Unis.
Je téléphone à Gilbert et, en balbutiant d’émotion, j’arrive à convenir avec lui d’une rencontre le soir même. En attendant Gilbert et sa femme, assise avec ma fille à la terrasse d’un café de Caen, je scrute le visage des passants. Comment vais-je le reconnaître ?
C’est alors qu’un homme élégant s’avance vers nous et prononce mon nom en souriant. Je lis dans son regard la même gentillesse que dans celui de papa : le Gilbert adulte lui ressemble un peu.
Chez lui, après le souper, Gilbert débouche une bouteille de vieux calvados. Tout en sirotant l’alcool de pomme et en devisant, je me dis que toutes ces années passées à étudier le français m’ont préparée à ce moment.
L’orphelin retrouvé me pose des questions sur mon père, sur sa mort, sur nos vies. Il me raconte ce qu’il a enduré après le départ de papa. Il a vécu dans un orphelinat, triste et seul, mais vers l’âge de 10 ans, une dame charitable l’a accueilli dans sa famille. Grâce à ces années d’amour, il s’est épanoui. Il est entré dans l’armée, puis a trouvé un bon travail et a épousé sa femme, Huguette. Ensemble, ils ont élevé leur fille, Cathy.
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