Avant Katrina, quand on me demandait à quoi ressemblait la vie à La Nouvelle-Orléans, je répondais : « Ici, la vie, c’est d’abord la culture. »

Nous vivions au royaume de la musique, de la peinture, de la littérature, de la haute cuisine et des grands défilés. Les demeures historiques du Vieux Carré français, les résidences élégantes du Garden District et les longues et étroites maisons antillaises d’Uptown formaient un riche tissu architectural. La splendeur des azalées roses faisait de notre cité un « lieu de rêves », comme l’a chanté Louis Armstrong.

Mais plus d’un quart de la population vivait aussi dans la pauvreté.

À l’arrivée de l’ouragan Katrina, le 29 août 2005, plus d’un million de personnes fuient la ville. Les pauvres s’entassent dans le Superdome, dans des conditions qui deviennent rapidement épouvantables. Le pays qui a envoyé les premiers hommes sur la Lune se révèle incapable d’organiser des secours efficaces quand 80 pour cent de la ville se retrouve sous l’eau. Ma maison, à la limite d’Uptown, près des universités, est restée au sec. Mais, à 10 coins de rue de là, l’eau est montée à près de 2 mètres.

Quatre ans plus tard, l’activité économique a rebondi dans le Vieux Carré, le centre-ville et le quartier d’Uptown, tous trois construits sur une digue naturelle le long du Mississippi. Mais plus du quart des habitants de La Nouvelle-Orléans n’est pas revenu, et des ruines inhabitables continuent de border les rues moribondes de plusieurs quartiers.

La ville a-t-elle encore un avenir ? Y trouve-t-on des lueurs d’espoir ? Pour le savoir, je suis allé voir ceux qui se sont attelés à la lourde tâche de reconstruire.

Charles Jenkins, l’évêque épiscopal de La Nouvelle-Orléans, compte surtout des gens aisés parmi les membres de son Eglise. Réfugié avec sa femme chez des amis à Baton Rouge, il voit à la télévision une femme noire, au Superdome, qui brandit une pancarte où est inscrit : « Moi aussi, je suis Américaine. » Sous le choc, il sort sur la véranda et regarde les hélicoptères qui sillonnent le ciel. « J’étais à la limite du désespoir, raconte-t-il. Je craignais de ne pas avoir la force nécessaire pour répondre aux besoins de mes concitoyens et je me suis mis à pleurer. »

Il se dit alors que son travail sera d’éveiller la conscience des riches au sort des pauvres, décroche le téléphone et sollicite la participation de leaders religieux partout au pays pour venir en aide aux quartiers les plus durement touchés.

Six semaines plus tard, il retrouve sa maison intacte et part en voiture constater l’étendue des dégâts. Les gens ont avant tout besoin d’un abri et de soins.

Charles Jenkins obtient l’argent nécessaire pour payer le salaire d’un pédiatre et d’une infirmière dans une clinique sans rendez-vous, aide sa congrégation à distribuer des vêtements et de la nourriture, et lance un programme d’urgence pour bâtir des maisons aux plus démunis : 15 sont déjà terminées et 34 autres sont en construction.

L’an dernier, quand la municipalité a voulu s’attaquer aux sans-abri, dont le nombre avait doublé depuis Katrina, il s’est joint aux militants de la communauté noire pour faire annuler un décret qui aurait permis l’arrestation des itinérants. « Nous avons une obligation morale, dit-il, envers ceux qui n’ont pas eu de chance. »

Une armée de bénévoles a débarqué à La Nouvelle-Orléans et s’est consacrée corps et âme à nettoyer les tonnes de débris et à rebâtir. À ce jour, Habitat for Humanity a construit 213 maisons, et 103 autres seront bientôt terminées.

Catherine Neale, diplômée en histoire, est typique de ces idéalistes venus de partout. « Je voulais apporter ma contribution », dit-elle.

Elle refuse un poste à New York et rejoint AmeriCorps, une agence gouvernementale qui emploie son personnel dans des régions en crise. Affectée à Habitat, Catherine apprend à la dure le métier de la construction. Mais elle se blesse et, après deux opérations au poignet, passe à un emploi de bureau.

Entrée depuis à l’école de commerce de Harvard, où elle termine sa première année, elle compte se spécialiser dans la gestion d’organismes sans but lucratif. C’est avec beaucoup de tristesse qu’elle a quitté La Nouvelle-Orléans. « C’est une ville d’une culture incroyable, qui m’a beaucoup appris sur l’humanité », dit-elle.

L’ambiance est surréaliste dans le Lower Ninth Ward : les autobus roulent à travers une Pompéi tropicale, où la nature reprend possession des ruines.

Quelques kilomètres plus loin, dans le quartier haut de gamme de Lakeview, les équipes de Francisco Solórzano, un entrepreneur en construction, travaillent au milieu d’un puzzle de maisons rénovées, de demeures éventrées et de terrains vagues.

Né au Nicaragua, Francisco est arrivé à La Nouvelle-Orléans lorsqu’il était enfant, dans les années 1950. Katrina a fourni tellement de travail à ce charpentier de formation que son chiffre d’affaires a doublé. Son entreprise a déjà rebâti 19 maisons. « Investir dans un quartier, c’est l’aider à renaître, dit-il. J’ai foi dans cette ville et je fais le pari que les gens reviendront. »

Avant l’ouragan, La Nouvelle-Orléans comptait 2000 musiciens. En février 2006, seulement 250 étaient de retour. Wynton Marsalis, un enfant du pays, a pu offrir à 200 d’entre eux une bourse de 15 000 $, grâce à un concert-bénéfice au Lincoln Center de New York. Michael White, un clarinettiste de jazz, faisait partie du nombre.

L’inondation a détruit non seulement sa maison, mais aussi 4000 livres, 5000 CD, 50 instruments anciens et un grand nombre de ses partitions. Réfugié à Houston, il y installe sa mère dans une maison de santé et, durant deux ans, fait plusieurs fois par mois le trajet de six heures entre son appartement et une roulotte de la FEMA, l’agence fédérale de gestion des situations d’urgence, pour continuer à enseigner à l’université Xavier.

Même si les membres de son Original Liberty Jazz Band se sont dispersés, il se remet à composer dans le style traditionnel de La Nouvelle-Orléans — en particulier les rythmes entraînants, joyeux et tristes à la fois, des musiques d’enterrement, symboles de mort et de renaissance, qui ont inspiré son dernier CD,Blue Crescent.

 

 

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