Depuis sa détection en avril, la grippe A (H1N1) s’est propagée à travers le globe. Au moment où nous bouclons cette édition, mi-juillet, le virus, selon l’Organisation mondiale de la santé, a contaminé plus de 100.000 personnes dans le monde et tué plus de 429 patients. Notre reportage relate l’histoire de trois personnes ayant été en contact avec la maladie dès les premiers jours de son apparition, au Mexique et aux États-Unis. Un père de famille dans le chaos des hôpitaux, une infirmière, qui préfère garder l’anonymat, un scientifique traquant le virus. À l’heure où le monde se place en vigilance maximale, voici trois récits sur les prémices de ce drame.

Le survivant

Mi-avril, quartier de Agrícola Oriental, Mexico. Julio César Ruiz Ocampo, 30 ans, entame le combat le plus éprouvant de sa vie. C’est à peine s’il se sent capable de sortir de son lit. Entraîneur de boxe, il a passé la majorité de sa vie sur le ring. Pourtant, ce dimanche matin, son souffle est court, sa poitrine, oppressée, ses poumons, en feu. « J’avais l’impression que ma tête allait exploser, se souvient-il. Comme si je sortais d’un match de douze rounds, sauf qu’en boxe on récupère à l’issue du combat. Mais, cette fois, mon état ne s’améliorait vraiment pas. »

Le lendemain, il consulte un médecin qui se trouve non loin de son domicile. Celui-ci lui prescrit un traitement contre la fièvre ainsi qu’un antitussif, puis il le renvoie chez lui. Vingt-quatre heures plus tard, deuxième consultation pour Julio, toujours aussi fébrile. Mais avec un autre médecin, cette fois. Un seul regard suffit à ce dernier pour l’hospitaliser d’urgence !

Enrique Ruiz Pacheco, le père de Julio, vit à Cuernavaca, à une soixantaine de kilomètres de Mexico. Sitôt prévenu, il accourt au chevet de son fils, qu’il découvre pâle, épuisé, brûlant de fièvre. Enrique demande immédiatement le transfert du patient à l’hôpital Docteur-Manuel-Gea-González, un établissement important au sud de Mexico.

Là, une scène cauchemardesque attend Julio. Des médecins et des infirmières se pressent auprès des victimes de la grippe H1N1. Nombre d’entre elles se trouvent dans un état critique. Certaines sont intubées pour leur permettre de respirer. L’effroi creuse les visages. « C’était horrible, j’ai pensé que ça allait être à mon tour de mourir », raconte-t-il.

Le personnel médical lui pose une perfusion, le met sous oxygène et procède à des analyses. Très vite, les résultats des prises de sang et des radiographies tombent : non seulement il souffre d’une pneumonie, mais il est contaminé par le H1N1.

Julio César Ruiz Ocampo avait déjà entendu parler d’un virus inconnu qui se propageait au Mexique. L’idée de l’avoir contracté lui glace le sang.

Après deux jours d’hospitalisation, son état de santé s’améliore, mais, par souci de contagion, il ne peut pas encore sortir. Rester séparé de sa famille commence à lui peser. Le plus difficile est de penser à ses trois enfants, Henry César, 12 ans, Kevin Alan, 10 ans, et Kenia Sugey, la petite dernière, âgée de 2 ans.

Le jour J arrive enfin. Avant de le laisser partir, les médecins lui prescrivent à la fois un traitement et une conduite à tenir : porter un masque en permanence et réserver un jeu d’assiettes et de couverts à son strict usage personnel.

Le jeudi 30 avril, par un splendide après-midi baigné de soleil, Julio César sort de l’hôpital, accompagné de son père et de son épouse. Le retour à la maison tant attendu !

Dans la cuisine, sa mère et sa tante préparent un repas de fête : poisson et viandes grillés. On ne revient pas tous les jours de l’enfer !

Quand il pénètre dans l’entrée, toute la famille applaudit en poussant des cris de joie. Son fils Kevin Alan le serre de toutes ses forces dans ses bras, en larmes. « Ne pleure pas », murmure Julio, l’étreignant à son tour. Puis il fait une place pour sa fille sur ses genoux et enlace son épouse, Beatriz Adriana. Rires et sanglots se mêlent. Beatriz avait tant redouté qu’il ne revienne jamais… Julio César exulte : il vient de gagner le match le plus important de sa carrière.

Interview réalisée par Camilo Smith

L’infirmière

Sur le chemin du Centre médical national La Raza, Lucía Romero* est rongée par le doute. Voilà deux ou trois jours que les médias évoquent la présence au Mexique d’un foyer de « grippe porcine », une maladie dont on ignore presque tout.

Lucía est infirmière. Comme tout le personnel soignant de La Raza, elle avait déjà observé les premiers signes de la crise. Depuis plus de cinquante ans, cet hôpital situé dans le nord de Mexico accueille des patients atteints de maladies extrêmement contagieuses, comme la typhoïde, la lèpre, la tuberculose, le sida… « Lorsque j’ai entendu ces informations, j’ai directement consulté mes collègues pour leur demander ce qui se passait », explique-t-elle.

L’hôpital avait récemment admis quelques patients atteints d’une mystérieuse maladie. L’un d’eux en particulier lui revient en mémoire : un homme jeune, sans antécédents médicaux, souffrant de complications respiratoires. « Son état s’était détérioré en quelques heures. Il est mort deux ou trois jours plus tard, sans que les médecins ne trouvent la moindre explication rationnelle », raconte-t-elle.

Lucía prend son service peu avant 20 h 30. Elle salue ses collègues, enfile la blouse réglementaire et passe en revue la liste de ses tâches. Ce soir, elle doit s’occuper des dix-huit lits que compte la zone de quarantaine, où l’on regroupe les patients atteints de maladies contagieuses. Elle constate en lisant sa fiche que trois personnes sont atteintes par le virus. Un frisson la parcourt, mais elle se ressaisit rapidement. Elle doit maintenant revêtir la tenue adéquate : gants, lunettes de protection et masque à haute résistance, à changer toutes les quarante heures.

D’un pas décidé, elle se dirige vers la salle de quarantaine, pousse la porte et s’approche des trois femmes alitées. La plus âgée a 45 ans. La plus jeune, 28. Lucía entame une discussion avec deux d’entre elles, qui lui font part de leur angoisse. La troisième, la plus jeune, ne desserre pas les dents. « Elle faisait partie du personnel de nettoyage de l’hôpital et rageait d’avoir été contaminée sur son lieu de travail », raconte Lucía.

L’infirmière quitte la salle et se déshabille. Les instructions sont précises : changement de tenue obligatoire avant de passer d’une chambre à l’autre, afin d’éviter la propagation de ce que l’on a entre-temps baptisé la grippe A.

Dans la plupart des hôpitaux de Mexico, l’apparition subite de la maladie a provoqué le chaos. La Raza n’y échappe pas. Lucía garde en mémoire les dix patients touchés par la grippe admis ce jour-là. Et son soulagement de les voir tous installés dans une zone à l’écart de la sienne. « Même si mon travail consiste à rester auprès des malades, j’avais peur moi aussi. Surtout parce qu’il s’agissait d’un virus dont on ignorait la dangerosité. »

Pour canaliser les inquiétudes, les dirigeants de l’hôpital décident d’informer le personnel. « Ils ont décrit la maladie dans un amphithéâtre presque plein, chose plutôt inhabituelle. En général, nos réunions d’information se déroulent dans une quasi-indifférence », précise Lucía.

Les patients admis dans le service des maladies infectieuses sont la plupart du temps envoyés par d’autres hôpitaux ou cliniques. Mais une partie de la population, paniquée, se présente désormais de sa propre initiative aux urgences de La Raza. « Nous essayions d’expliquer aux gens l’existence d’une procédure, mais ils ne voulaient rien entendre. Ils exigeaient une prise en charge immédiate », explique l’infirmière.

Au matin, après presque douze heures de travail ininterrompu, Lucía termine enfin son service. Avant de quitter l’établissement, elle se lave et se change. « Nous prenions toutes les précautions pour éviter la contagion, raconte-t-elle. Mais nous trouvions difficilement une douche libre en cette période, tant elles étaient prises d’assaut. »

Le lendemain, Lucía rend visite à sa famille. Sa mère, très inquiète, lui demande de ne plus se rendre à son travail. L’une de ses sœurs, qui vit en dehors de la ville, la prie pour sa part de ne pas assister à la réunion familiale qu’elle organise.

Le soir s’approche à grands pas, et avec lui le moment de retourner à l’hôpital, où les choses ne s’arrangent visiblement pas. L’afflux de nouveaux patients désorganise un peu plus les services. « Les gens nous criaient dessus, incapables de comprendre comment il était possible de ne pas être préparés… Mais qui aurait pu prévoir une telle situation ? », s’énerve Lucía.

C’est dans cette atmosphère très tendue que, quelques jours plus tard, la direction de l’établissement prend une décision délicate : l’administration d’un traitement prophylactique au personnel soignant. « Ils ont annoncé que seuls les médecins et infirmiers en contact avec des malades recevraient ce traitement. Cette nouvelle déclencha une avalanche de plaintes, car tous prétendirent avoir été exposés à la grippe d’une manière ou d’une autre », confie Lucia.

Après un moment de flottement, les dirigeants réclament le calme et indiquent finalement que tout le monde recevra le traitement au fur et à mesure des livraisons. « J’ai dû me battre pour obtenir mes médicaments, dit Lucía. Comme je n’avais pas été en contact avec des malades la nuit précédente, ils ne voulaient rien me donner. » Abasourdie, elle doit présenter le relevé de ses gardes pour bien prouver qu’elle a soigné des patients atteints. « Le responsable a consenti à lire la feuille que je lui tendais et m’a alors dit qu’il me noterait sur la liste », continue-t-elle.

Lucía obtient cinq comprimés d’antiviral, qu’elle avalera à raison d’un par vingt-quatre heures. « Les patients recevaient le même remède, seule la posologie changeait. »

 

 

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