Européenne de l’année
Iana Matei consacre sa via à sauver des enfants victimes des trafiquants du sexe. Reader's Digest l'a élue Européenne de l'année 2010.
By JOHN DYSONUn taxi s’arrête devant le bureau de poste d’une ville délabrée, près de la côte de la Mer Noire, en Roumanie. Une petite adolescente pâlotte et mal coiffée en sort par la porte de derrière, elle est vêtue d’un jeans, d’un t-shirt et d’un blouson. Dans sa vieille Audi argentée, Iana Matei met le contact. Cela fait quatre heures qu’elle attend, à se demander pourquoi cette gamine de 15 ans, qu’elle ne connaît que sous le nom de Mihaela, ne se montre pas. Elle sait que les trafiquants qui ont fait de cette jeune fille une esclave sexuelle l’ont menacée. Si elle tente de s’échapper, ils la traîneront derrière leur voiture jusqu’à ce que mort s’ensuive. Pendant quatre heures, Iana craint qu’ils aient eu vent de son plan d’évasion.
À présent, si son cœur bat la chamade, c’est pour une autre raison. La jeune fille profitera-t-elle vraiment de cette occasion de fuir ? Mihaela entre dans le bureau de poste, puis brusquement, fait demi-tour, plonge dans l’Audi et se couche sur la banquette arrière. Iana démarre sur les chapeaux de roues. Dans le rétroviseur, elle voit que le taxi la prend en chasse. La passagère lui montre le poing. Le taxi perd du terrain, mais Iana accélère encore : le chauffeur pourrait envoyer une autre voiture pour lui barrer la route.
Le portable de Mihaela sonne. « Passe-moi la pute blonde », dit une voix brutale. Iana prend le téléphone et entend un homme grogner : « Ramène-la ou les rats te boufferont. »
Iana jette le téléphone par terre. Elle s’arrête à la sortie de la ville. « Bon, on les a semés », dit-elle à la gamine effrayée. « Tu es en sécurité maintenant, nous allons nous occuper de toi. »
Depuis son adresse secrète au cœur de la sombre ville industrielle de Pitesti, au nord-ouest de Bucarest, Iana Matei combat les trafiquants du sexe dont sont victimes des jeunes femmes et des filles de toute l’Europe de l’Est. Iana a cinquante ans. Petite et potelée, elle a l’air inoffensif, avec ses yeux bleus et francs et ses longs cheveux blonds. Mais quand il s’agit de sauver des enfants de la forme d’esclavage la plus sauvage en Europe, elle est redoutable.
Ainsi, la nuit où quatre hommes ont tenté d’entrer dans son refuge pour victimes de trafic sexuel à une heure du matin, elle a bloqué leur voiture avec la sienne, elle a refermé leurs portières à coups de pieds et les a tellement injuriés qu’ils ont fini par fuir. « Ce n’est pas une petite blonde qu’ils ont vue », dit-elle, « mais une grande bouche collée aux vitres de leur voiture. »
Mais rien n’excite plus sa colère que l’attitude des policiers : « Ils disent que rien n’oblige ces filles à se prostituer, alors qu’elles sont victimes de crimes odieux ! Elles ne veulent pas être des prostituées, mais elles sont prisonnières et n’ont pas d’issue. Ce ne sont encore que des enfants ! Mais c’est toujours plus facile de blâmer les victimes… »
Selon l’UNICEF, près de deux millions d’enfants sont victimes du trafic sexuel à travers le monde. L’organisation internationale des Droits de l’Homme « Terre des Hommes » estime que 6 000 enfants de 12 à 16 ans sont sortis clandestinement d’Europe de l’Est chaque année, la plupart venant du sud-est.
« Nous savons que des centaines de filles des anciens pays de l’Est, comme la Roumanie, sont enfermées, violées et forcées de se prostituer, après avoir été attirées dans les pays occidentaux plus riches par de fausses promesses d’emplois », explique Iana. « Ce sont des esclaves. Il n’y a pas d’autre mot. »
En onze ans, Iana a réussi à sauver et à ramener 420 victimes à une vie normale. La plupart ont gardé le contact avec elle. Après avoir suivi une formation, elles ont un emploi et, souvent, des enfants. Ces filles sont envoyées chez Iana par la police roumaine autant que par des agences étrangères, comme l’Armée du Salut en Grande-Bretagne, qui les rapatrient d’autres pays. « Il y en a aussi que je dois kidnapper », avoue-t-elle.
L’histoire de Mihaela* est typique. À 13 ans, elle fugue après une dispute avec ses parents. Une femme d’âge moyen la trouve pleurant dans la rue, l’emmène chez elle et lui offre du thé, de la compassion et un toit. Puis au bout de quelques mois, elle lui dit : « Maintenant tu dois payer. Ma fille t’emmènera en Turquie et tu te prostitueras. »
Si Mihaela est arrêtée quelques mois après par la police et renvoyée chez elle, ses ravisseurs la rattrapent et l’emmènent en Espagne. Là, un client horrifié découvre qu’il a couché avec une fille de 15 ans, alors que son passeport lui en donne 21. Il lui offre un billet de bus pour la Roumanie et tous les mois, lui envoie un peu d’argent par mandat postal.
Mais l’épreuve de Mihaela n’est pas finie. Alors qu’elle achète du pain, elle est de nouveau kidnappée. Enfermée nuit et jour dans une réserve, elle doit satisfaire des clients. Elle ne peut sortir que pour aller chercher l’argent à la poste. Là, elle réussit à joindre son bienfaiteur espagnol. C’est lui qui parvient à transmettre via son avocat le numéro de téléphone de Mihaela à Iana. Ainsi naît le plan d’évasion : « Cours et plonge dans ma voiture », lui dira Iana au téléphone. « Je me charge du reste. »
Après l’avoir sauvée, Iana offre une chambre à Mihaela au refuge « Reaching Out », une maison de deux étages avec six chambres située à flanc de colline, dans les faubourgs. Pendant un an, Mihaela y vivra avec jusqu’à dix-sept filles. Grâce à une équipe d’assistants sociaux, elle apprend à nettoyer, à cuisiner et à gérer son argent. Certaines de ses compagnes suivent des cours, d’autres trouvent un emploi.
Actuellement, Iana s’occupe de trois filles. Natacha, violée pendant cinq ans par son père, vendue à un trafiquant à Bucarest, puis réfugiée dans un poste de police. Bianca, emmenée en Italie, battue et violée avec une bouteille en plastique, sauvée par un client. Ana-Maria, mère célibataire, attirée au Danemark par la promesse d’un bel emploi, obligée de se prostituer à Copenhague avant de se réfugier dans un commissariat.
« Vous pensez tout savoir de ce que ces gens peuvent faire, et puis quelque chose d’autre se passe qui vous abat à nouveau ! » dit Iana. Comme ces deux jeunes filles qui passent la frontière serbe pour aller travailler dans un restaurant. Quand on leur apprend qu’elles doivent se prostituer, elles rient, disant qu’il doit y avoir erreur. Le patron sort un pistolet, en abat froidement une et l’arme toujours fumante, se tourne vers l’autre : « Tu veux dire quelque chose ? »
Née en Transylvanie, élevée par un père entraîneur de football, Iana obtient un diplôme en restauration d’objets d’art. Un diplôme qui la fera voyager dans tout le pays avec une équipe de jeunes conservateurs afin de rendre leur jeunesse aux vieilles églises. Elle se marie, puis a un fils. Elle cherche alors un emploi fixe dans un bureau de dessin industriel.
En 1989, après avoir participé à une manifestation contre le transfert non démocratique du pouvoir, suite à l’exécution du dictateur Nicolae Ceausescu, elle s’enfuit en Yougoslavie quand elle apprend que la police la recherche. Empêtrée dans un divorce difficile, elle comprend qu’un seul jour d’emprisonnement suffirait à la priver de la garde de son fils, Stefan, alors âgé de deux ans.
Devenue interprète à l’Agence des Nations Unies pour les Réfugiés, elle fait entrer son bébé en fraude dans le pays, puis déménage en Australie. La vie est dure : mère à plein temps, étudiante en psychologie à plein temps et comptable à plein temps. Mais Iana trouve toujours le temps de cuisiner pour des enfants traînant à la gare. Avec des amis, elle crée une organisation qu’elle baptise « Reaching Out ».
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