Démocratie en danger
La méfiance des électeurs envers les élus menace notre système politique.
By JOHN DYSON
A Porto, Maria da Conceição Sousa a toujours voté. Mais aujourd’hui, à 41 ans, elle a décidé de ne pas participer au prochain scrutin. « Les élections européennes ont été une perte de temps, dit-elle. Et aux législatives, il n’y a pas un seul candidat qui m’inspire confiance ou me donne un atome d’espoir. »
A l’autre bout de l’Europe, à Sofia, la Bulgare Maria Simeonova a voté pour le nouveau Parti vert lors des dernières élections. Mais la prochaine fois, pas question : « Quand on vote pour un parti minoritaire qui ne parvient pas à entrer au Parlement, ses voix peuvent être redistribuées en fonction des alliances politiques qu’il a nouées, déclare cette jeune femme de 23 ans. Or je ne veux pas que mon vote soit offert à un autre parti. »
En juin, dans les 27 pays de l’Union européenne, 375 millions d’électeurs ont eu l’occasion de désigner les 736 hommes et femmes qui les représenteront pendant cinq ans au Parlement européen. Cependant, malgré les nombreuses crises actuelles de la finance, de l’énergie et du climat, 43 % seulement ont pris la peine d’aller voter, encore moins que le chiffre déjà exceptionnellement faible de 45 % enregistré en 2004. Ce taux de participation n’augure rien de bon pour les prochaines élections nationales prévues cette année en Allemagne, en Norvège, au Portugal et en République tchèque, et l’année prochaine en Suède, en Grande-Bretagne, et en Lettonie.
Ceux qui prendront le chemin des isoloirs porteront au pouvoir des personnalités politiques privées de l’atout le plus important pour le fonctionnement de la démocratie : la confiance. Pour preuve, l’alarmante conclusion d’une étude effectuée au printemps dernier par le Reader’s Digest auprès de 23 000 personnes dans 16 pays : partout, la confiance envers les politiques chute à un niveau proche de zéro (voir encadré p. 25).
En mars, dans son discours de Saint-Quentin, Nicolas Sarkozy soulignait les conséquences de cet inquiétant phénomène : « Si nous perdons nos repères, nous deviendrons le jouet des événements au lieu d’être les acteurs de notre propre histoire. » Terry Davis, secrétaire général du Conseil de l’Europe, lui emboîte le pas : « Nous risquons de voir la population se tourner vers une politique non démocratique. La confiance est particulièrement nécessaire pendant les périodes de crise économique comme celle que nous traversons. Si, pendant les années 1930, les gens ont soutenu des dictateurs tels que Mussolini et Franco, c’était d’abord parce que la démocratie les avait déçus. »
C’est à leurs risques et périls que les électeurs négligent d’aller aux urnes, surtout pour les élections au Parlement européen, dont les décisions représentent maintenant les deux tiers de l’arsenal législatif. « Le problème, c’est que le vote de ceux qui participent effectivement aux scrutins ne correspond pas nécessairement aux préférences de la majorité, estime Sara Hagemann, analyste à l’European Policy Centre. Nous devons être conscients que les électeurs extrémistes participent assidûment aux élections européennes. Le jour du scrutin, la faiblesse du taux de participation facilite l’accession au pouvoir de leurs candidats. »
En témoigne en France le score aux dernières élections européennes du Front national, qui a obtenu sept sièges. Le British National Party, formation britannique d’extrême droite, après avoir remporté des sièges aux élections locales, en a décroché deux au Parlement européen. Le parti islamophobe néerlandais PVV en a récolté cinq, tandis que le FPO autrichien en a gagné deux. « Si les gens ne votent pas, nous pourrions être précipités dans un nationalisme extrême », avertit Peter Luff, membre de l’association fédéraliste européenne European Movement. Jamais les Européens n’ont été aussi nombreux à vivre sous des régimes démocratiques. Mais la grave récession économique actuelle ne fait qu’accroître la forte insatisfaction suscitée par le fonctionnement de cette démocratie.
Les polices en Europe se préparent actuellement à une « rentrée chaude ». En France, en Grande-Bretagne, en Grèce, en Lettonie et en Lituanie, nombre de manifestants sont déjà descendus dans la rue pour exiger du pouvoir solutions et décisions. Ce contexte a précipité la chute des gouvernements letton et tchèque, ainsi que la démission du Premier ministre hongrois.
« Serons-nous toujours en démocratie quand moins de 40 % de la population s’y intéressera suffisamment pour voter ? » s’interroge la parlementaire suédoise Marie Nordén. Non. Avec une participation aussi faible, la crédibilité du système s’effondrera.
En janvier dernier, des dizaines de manifestants ont bombardé le Parlement islandais de peinture et de yaourt pour protester contre la gestion de la crise financière. Ils s’en prenaient moins au gouvernement lui-même qu’à la classe politique tout entière, accusée d’avoir laissé le pays aller à la faillite. Même en Suisse, considérée comme la plus vieille démocratie du monde, il pourrait n’y avoir qu’un tout petit pas entre la mise en cause des politiques et celle de la démocratie elle-même. « C’est une spirale alarmante que nous devons stopper. Elle mène à une perte de légitimité ; et, quand une démocratie ne fonctionne pas, le dernier recours est la violence », souligne le conseiller national (député) suisse Andreas Gross.
Pourquoi la confiance, une des valeurs les plus importantes de la démocratie, connaît-elle une dévaluation aussi forte ? Essentiellement pour deux raisons.
La première est la corruption ; aucun pays n’y échappe. Quelques affaires retentissantes ont renforcé parmi la population la conviction que les politiciens ne sont au pouvoir que pour se remplir les poches.
Au Portugal, le Premier ministre José Sócrates oppose un démenti catégorique aux allégations selon lesquelles, en 2002, il aurait abrogé des règles de protection de l’environnement pour permettre la construction d’un centre commercial. En République tchèque, des hauts fonctionnaires de la Défense sont accusés d’avoir perçu des pots-de-vin lors d’attributions de contrats publics. Poursuivi pour une affaire du même ordre, le Premier ministre irlandais Bertie Ahern a démissionné en mai 2008. La Finlande elle-même, pourtant considérée comme l’un des pays les moins corrompus du monde, est accusée d’avoir fermé les yeux sur le financement de campagnes électorales par des entreprises soucieuses de favoriser de nouveaux centres commerciaux.
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