Photo: Louise Johncox

Bastion glacé de l’île de Baffin, dans le Grand Nord canadien, Qikiqtarjuaq compte moins de 400 habitants. Dès ma descente d’avion, un froid cuisant me mord les joues. Me voici arrivée dans ce village isolé du Nunavut, le plus vaste des territoires de la Confédération canadienne, pour partager la vie quotidienne d’une famille inuite.

Les maisons de bois ressemblent à de grandes remises — bâtiments carrés, toits plats, fenêtres étroites. À l’intérieur, la température est plus qu’agréable, et j’enlève aussitôt passe-montagne, bonnet et pull en polaire.

D’après les chiffres officiels, à peine 28 % des habitants du Nunavut sont propriétaires de leur logement (contre 63 % pour le reste du pays). La vie est chère : le loyer d’une maison standard avoisine les 750 euros, et le fuel n’est pas donné. Le salaire minimum dépasse à peine 5 euros de l’heure, et les emplois sont rares.

Mes hôtes, Ragelee et Silasie Angnako, âgés de 75 ans, sont eux propriétaires de leur maison. Ils m’accueillent dans un confortable salon. Leur fils, Billy Arnaquq, 51 ans, est chasseur et organise des voyages dans la région. Il vit non loin de chez ses parents, avec sa femme, Daisy, 48 ans, fonctionnaire, et leurs enfants.

Le but de mon séjour : étudier les effets du changement climatique sur les Inuits. « Une chose est sûre, lance Billy, il fait plus chaud, donc la fonte commence plus tôt. Depuis quelque temps, nous battons chaque année des records de chaleur. Le dernier été a été le plus chaud que j’aie jamais connu. Le mercure a grimpé jusqu’à 30 °C à Pangnirtung. »

Le climat n’est pas seulement plus doux, il est également plus capricieux. « Les anciens savaient prévoir le temps, mais ils n’y arrivent plus aussi bien à présent, poursuit Billy. Les vents sont plus violents et les tempêtes deviennent plus fréquentes. Depuis quelques années, les mois de janvier et de février sont moins rudes, alors qu’en mars le froid perdure pendant deux semaines. »

L’été dernier, des crues éclair ont emporté deux ponts dans la région, dont un à Windy Lake, dans le parc national d’Auyuittuq, sur l’île de Baffin. La chaleur inhabituelle de juin avait gonflé les eaux de fonte — phénomène qui ne manque pas d’ironie puisque Auyuittuq signifie « la terre qui ne dégèle jamais ».

« Quand j’étais petit, la glace fondait au début du mois d’août, poursuit Billy. À présent, il n’en reste plus trace dès la première semaine de juillet, voire fin juin. Elle réapparaissait au début du mois d’octobre, mais maintenant elle se fait parfois attendre jusqu’en novembre. »

La plupart des habitants de Qikiqtarjuaq pratiquent la chasse au phoque et la pêche. Le village compte aussi quelques chasseurs de caribous, qui mettent parfois deux jours à trouver une harde. La banquise étant plus instable, les accidents se multiplient. Pendant une expédition, Juilie, le beau-frère de Billy, chasseur de métier, a été piégé avec son neveu parce qu’il avait mal estimé l’état de la glace. Il a fallu les évacuer par hélicoptère. Son épouse, Geela, 43 ans, exprime le sentiment de beaucoup de femmes inuites : « Je suis plus inquiète qu’avant quand je vois mon mari partir. Il a chassé toute sa vie, et il me dit que la glace fond plus tôt et plus vite. »

Les Inuits ont tissé un rapport si étroit avec leur terre que leur santé dépend directement de leur environnement. Depuis qu’ils chassent moins et achètent des produits industriels, leur régime alimentaire en pâtit. Mes hôtes mangeront crue la patte de caribou que j’aperçois dans la cuisine, mais ils m’offrent aussi des biscuits aux pépites de chocolat venant du supermarché du village.

« Nous conseillons aux Inuits de consommer les produits régionaux, qui sont excellents pour leur santé, affirme le Dr Isaac Sobol, directeur des services de santé du Nunavut. Avant de découvrir la nourriture industrielle occidentale, ils menaient une vie saine. » Aujourd’hui, l’obésité et le diabète gagnent du terrain.

 

 

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