“Elle nous fixait comme si elle avait besoin de nous”, se rappellent les parents de la petite Dani. Quand ils décident de l’adopter, celle-ci a 8 ans. Elle porte encore des couches, ne parle pas et sait à peine marcher. Récit émouvant d’une aventure familiale hors norme, couronné en 2009 par le prix Pulitzer*.

Un jour de l’été 2005, juste avant midi, une voiture de police de Plant City, en Floride, s’arrêta devant la maison aux vitres à moitié brisées. Deux agents pénétrèrent à l’intérieur. L’un d’eux, une toute jeune recrue, ressortit aussitôt, pris de vomissements.

Mark Holste, dix-huit ans de carrière à l’époque, et son nouveau coéquipier avaient reçu l’ordre de se rendre à cette adresse afin de prêter assistance à un enfant dans une enquête pour maltraitance.

L’assistante sociale était déjà sur les lieux. Elle s’était réfugiée dans sa voiture, effondrée. « C’est incroyable, je n’ai jamais vu une chose pareille ! dit-elle aux policiers entre deux sanglots. »

Dans la maison, des rideaux en lambeaux jaunis par le tabac pendaient lamentablement sur des tringles tordues. Du carton et de vieilles couvertures colmataient tant bien que mal les trous dans les vitres crasseuses. Le sofa, maculé de taches, était jonché d’ordures et de débris de toutes sortes ; la cuisine était repoussante de saleté…

Tandis que Mark Holste inspectait l’endroit, une femme en robe de chambre élimée s’irrita de sa présence. Oui, elle vivait ici. Oui, les deux jeunes adultes dans le salon étaient ses fils. Sa fille ? Ah, oui, elle avait aussi une fille…

Le policier passa devant elle, longea un couloir étroit et ouvrit la porte d’un réduit de la taille d’un grand placard. Dans un premier temps, la pénombre l’empêcha de distinguer quoi que ce soit mais, très vite, il sentit quelque chose bouger à ses pieds. Il n’aperçut tout d’abord que les yeux de l’enfant, grands, sombres, fixes et vides, sans un clignement des paupières, qui le regardaient sans le voir.

La petite fille était couchée en position fœtale sur un matelas moisi posé à même le sol, ses longues jambes repliées contre son torse émacié. Ses côtes et ses clavicules saillaient sous la peau. Un bras décharné lui cachait en partie le visage. Ses cheveux étaient emmêlés et infestés de poux, son corps était couvert de piqûres d’insectes, de croûtes et de boutons. Même si elle semblait assez grande et en âge d’aller à l’école, elle ne portait rien d’autre qu’une couche détrempée.

Quand Mark Holste se pencha vers elle, elle émit une sorte de petit bêlement, comme un agneau. « J’ai eu l’impression de prendre un bébé dans mes bras », raconta le policier. « Comment tu t’appelles, chérie ? », lui demanda-t-il. Mais l’enfant ne réagit pas.

Il essaya de mettre la main sur des vêtements secs, mais ne tomba que sur du linge sale roulé en boule à côté de rares jouets « tous couverts d’asticots et de cafards ».

Fou de rage, l’agent se tourna vers la mère pour obtenir une explication. Il n’avait qu’une envie : l’arrêter sur-le-champ. Mais du quartier général son supérieur lui demanda de laisser les services sociaux mener leur enquête.

« Préviens l’hôpital de Tampa, ordonna Mark Holste à son collègue. Elle a besoin de soins d’urgence, elle est dans un état critique. »

Sa mère déclara qu’elle s’appelait Danielle. A bientôt 7 ans, elle ne pesait que 21 kilos. Elle souffrait d’anémie et de malnutrition. Le personnel des soins intensifs du service pédiatrique se rendit compte qu’elle était incapable de mâcher ou d’avaler de la nourriture solide. Ils durent l’alimenter par intraveineuse et lui donner le biberon. Les infirmières la lavèrent, nettoyèrent les plaies sur son visage, lui coupèrent les ongles et les cheveux pour la débarrasser de ses poux.

L’assistance sociale chargée du dossier établit qu’elle n’était jamais allée à l’école ni chez un médecin. « L’enfant a souffert de telles négligences qu’elle en restera handicapée pour le restant de ses jours », écrira plus tard un médecin.

Dans son lit, Danielle passait de la prostration à une agitation extrême, animée de mouvements rageurs. Pour se calmer, elle s’amusait avec ses doigts de pied ou suçait ses poings. « Comme un nouveau-né. »

Elle ne regardait personne dans les yeux, ne réagissait pas à la chaleur, au froid ni même à la douleur. La piqûre des intraveineuses ne provoquait aucune réaction, et Danielle ne pleurait jamais. Avec l’aide d’une infirmière, elle pouvait marcher sur la pointe des pieds, mais seulement de côté, en crabe. Elle ne savait pas parler ni hocher la tête pour dire oui ou non. De temps en temps, elle émettait un grognement.

Le Dr Kathleen Armstrong, directrice du département de psychologie infantile de la faculté de médecine de l’Université de Floride, effectua la première évaluation psychologique. Examens médicaux, scanners cérébraux, tests visuels, auditifs et génétiques ne révélèrent rien d’anormal. L’enfant n’était ni sourde ni autiste, et elle ne souffrait pas d’une infirmité motrice ni de dystrophie musculaire.

Médecins et assistants sociaux doutaient que Danielle ait jamais vu la lumière du jour. Encore moins écouté de berceuses avant de s’endormir ou reçu quelque autre marque d’affection. Cette enfant fragile et jolie était en quelque sorte dénuée d’humanité.

Kathleen Armstrong établit un diagnostic d’« autisme environnemental ». Danielle avait manqué si longtemps d’échanges avec d’autres personnes qu’elle s’était retirée à l’intérieur d’elle-même. « C’est, déclara le médecin, le cas de maltraitance le plus scandaleux que j’ai jamais vu. »

Les services sociaux venaient de découvrir un enfant sauvage. Le terme n’est pas médical mais trouve son origine dans des récits, parfois authentiques mais le plus souvent fictifs, d’enfants élevés par des animaux, sans aucun contact avec des êtres humains, tels Mowgli, l’enfant-loup du Livre de la jungle, ou Tarzan.

« 85 % du développement cérébral s’effectuent avant l’âge de 5 ans, explique Kathleen Armstrong. Les expériences vécues durant ces premières années contribuent à “brancher” le cerveau et procurent aux enfants la confiance nécessaire pour communiquer et maîtriser le langage. Elles sont essentielles à leur relation avec le monde. »

Danielle était probablement trop vieille pour apprendre à parler, mais elle pourrait peut-être un jour comprendre ce qu’on lui disait et communiquer d’une autre manière. Les médecins n’avaient cependant à son égard que de modestes ambitions.

« J’espérais la voir un jour dormir des nuits complètes, ne plus avoir besoin de couches et manger toute seule, dit Kathleen Armstrong. Au mieux, je pensais qu’elle pourrait s’adapter à la vie dans un bon foyer d’accueil. »

Six semaines plus tard, Danielle était prête à quitter l’hôpital de Tampa. Mais où la transférer ? Certainement pas chez elle : la juge chargée de son dossier avait ordonné son placement et interdit tout contact avec la mère, poursuivie pour maltraitance.

On l’envoya finalement dans un foyer d’accueil, à Land O’Lakes.

En octobre 2005, Danielle, qui venait d’avoir 7 ans, fréquenta pour la première fois l’école, dans une classe d’éducation spécialisée.

« Je n’avais jamais vu un enfant se comporter ainsi, se rappelle son premier enseignant, Kevin O’Keefe. Elle attrapait la moindre parcelle de nourriture qui lui passait à portée de main et la mâchouillait comme un bébé. Elle était souvent très agitée, hurlait, battait l’air de ses bras ou se roulait en boule en position fœtale, se réfugiant souvent dans un placard. Elle ne savait pas monter les marches d’un toboggan, ni se servir d’une balançoire. Et elle ne voulait pas qu’on la touche. » Il allait falloir un an avant qu’elle n’accepte qu’on la console.

En octobre 2006, soit un an et demi après le placement de Danielle, son assistante sociale se mit à la recherche d’un foyer permanent.

Danielle pouvait être placée en institution ou en foyer d’accueil, mais elle avait besoin de bien plus que cela. Luanne Panacek, directrice du Children’s Board du comté d’Hillsborough, décida de l’inclure dans son « Expo du cœur », une série de portraits d’enfants pouvant être adoptés, affichés dans les centres commerciaux et diffusés sur Internet, dans l’espoir de trouver des familles.

Mais, se disait Luanne Panacek, qui voudra d’une petite fille de 8 ans qui porte encore des couches, ignore son propre nom, et ne parlera probablement jamais ?

Assaillis par le bruit, Bernie et Diane Lierow se tenaient au beau milieu de la galerie de jeux de Tampa. Autour d’eux, des adolescents se poursuivaient ou jouaient au hockey sur table, et des filles sautaient à pieds joints sur des carrés clignotants en criant.

 

 

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