A la vie
Carol, mon amie de toujours, nage à 15 mètres de profondeur. Depuis quelques jours, nous plongeons au large de Southwest Caye, une petite île à une cinquantaine de kilomètres de la côte sud du Belize. Nous évoluons dans l’eau chaude, au-dessus des bancs de corail. Nous nous croisons des yeux toutes les cinq minutes pour ne pas nous perdre de vue. Nous observons des requins, des anguilles tubicoles, des poissons-perroquets bleus filant comme des fous à contre-courant. Les bons plongeurs parviennent, en dépit de l’eau, à prendre n’importe quelle posture. Carol se tient debout comme si elle était dans un musée ; bras croisés, elle contemple les récifs coralliens. Moi, la tête en bas, j’essaye de regarder sous une corniche. Au bout de quelques minutes, je lève les yeux et vois Carol afficher une de ses grimaces préférées : lèvres pincées, mains sur les hanches, mimant l’exaspération. Elle accroche mon regard et agite un doigt. Je capte le message : « Fais attention. » Et pas seulement aux poissons.
Depuis six ans, Carol et moi plongeons ensemble. Plusieurs fois par an, nous nous envolons vers des rivages lointains. Il y a trois ans, les médecins lui annonçaient qu’elle avait un cancer du sein avancé. Depuis, nous avons effectué quatre expéditions de plongée, et, à chaque sortie, Carol me demande de la surveiller. Pour la première fois de notre longue amitié, nous ne redoutons pas d’avouer que nous avons besoin l’une de l’autre.
Carol a 53 ans ; j’en ai 51. Nous nous sommes rencontrées à la fac ; elle avait 18 ans et moi 16. J’étais intimidée par cette fille à l’épaisse tignasse bouclée, douée d’un sang-froid stupéfiant et d’un humour sarcastique. Quand elle prétend que, à l’époque, elle se sentait timide et peu sûre d’elle, j’éclate de rire. Ni elle ni moi ne nous souvenons comment nous sommes devenues amies. Alors que j’élevais mes enfants, Carol travaillait sur des bateaux de pêche. Quand je me consacrais à l’écriture de mes livres, elle fréquentait la fac de droit et se lançait dans le droit criminel. Nous vivions loin l’une de l’autre et nous nous voyions peu, mais Carol faisait partie de ma vie.
Elle m’a toujours donné l’impression de posséder une résistance hors du commun. Elle partait seule en randonnée ou en kayak, campant en pleine nature. Une fois, au cours d’un séjour dans un parc national de l’Oregon, elle m’a confié qu’elle n’avait jamais eu peur ; elle ne connaissait pas ce sentiment.
Ma mère avait 52 ans quand les médecins ont diagnostiqué un cancer du sein ; elle est morte deux ans plus tard. J’avais 30 ans, et je me sentais beaucoup trop jeune pour la perdre. Ensuite, c’est Carol qui a perdu sa mère, de la même maladie.
Lorsque Carol a appris le diagnostic, j’étais infirmière en oncologie. Son cancer avait évolué de façon sournoise ; il s’était déjà propagé à l’abdomen et aux os. La maladie ne fait pas de favoritisme et, avec mes antécédents familiaux, je n’aurais pas été surprise d’apprendre que mon tour était venu. Mais pour Carol, qui n’était jamais malade — je ne l’ai même jamais vue enrhumée —, c’était différent.
Nous avons envisagé calmement les choses. J’ai passé en revue les différents traitements avec son mari, David, et imprimé les dernières découvertes concernant ce cancer. Mais, en privé, je me suis effondrée, en larmes. Pendant la maladie de ma mère, ma famille s’était attendue à ce que je m’occupe d’elle ; cela me fut pourtant impossible : j’avais besoin d’être sa fille, rien de plus. Au fil du temps, avec Carol, j’ai réussi à assumer un double rôle : celui d’amie et d’infirmière, plus facile à endosser, mais néanmoins délicat. Chaque cancer, chaque patient est différent. Difficile d’ignorer les statistiques. Le pronostic pour le cancer du sein à ce stade est sombre : deux ans après le diagnostic, seule la moitié des patientes sont encore en vie.
Carol a commencé une chimiothérapie orale. Comme elle se sentait à peu près en forme, elle a repris son travail. Le traitement s’est révélé efficace. Les tumeurs n’ont pas disparu — cela est impossible, car un cancer métastatique est chronique —, mais elles n’ont pas grossi.
Carol détestait l’idée de devenir une « malade », une « patiente », le fait que sa vie bien remplie — avec sa meute de cinq chiens, son immense potager, ses nombreux amis — soit perturbée par son cancer. Elle aimait la vie qu’elle menait et, par-dessus tout, elle s’aimait elle-même.
Au bout de plusieurs mois de chimio, nous sommes parties plonger dans l’atoll de Turneffe, au nord du Belize. Nous nous étions préparées un peu plus que d’habitude afin de pouvoir affronter une éventuelle urgence. Elle emportait son traitement : une première, car elle s’était montrée réticente à prendre des médicaments pour soigner son cancer ; mais elle refusait d’avaler quoi que ce soit contre la nausée et la fatigue.
Nous n’avons pas changé nos habitudes et, comme à chaque voyage, après nos deux ou trois plongées quotidiennes, je passais l’après-midi à lézarder dans un hamac pendant qu’elle partait en kayak sur le lagon.
De retour à la maison, l’hiver dernier, Carol a soudain éprouvé des difficultés à avaler. Des examens ont révélé une tumeur autour de l’œsophage. Sa gorge devait être dilatée mécaniquement. Mais la dilatation a entraîné une infection, et Carol est entrée à l’hôpital pour une radiothérapie afin d’endiguer la tumeur. Elle a ensuite entamé une chimiothérapie par intraveineuse. Elle et son mari projetaient de s’offrir un safari en Afrique, voyage dont elle rêvait depuis des années. Tandis qu’ils mettaient au point les ultimes détails, elle a commencé à perdre ses cheveux et à vomir, terrassée par la fatigue. Le traitement a entraîné une neutropénie — la moelle osseuse ne fabriquait plus assez de globules blancs pour combattre l’infection ; la veille de leur départ pour Johannesburg, elle était brûlante de fièvre. Beaucoup de patients auraient alors renoncé. Mais Carol n’est pas une patiente comme les autres.
J’avais peur pour elle ; je connaissais les risques. Comment la convaincre de rester chez elle ? Elle est partie quatre jours plus tard avec un sac plein de foulards et d’antibiotiques.
Ses cheveux ont repoussé, mais la fatigue persistait. Puis sont apparus les premiers fourmillements de la neuropathie périphérique — une lésion des terminaisons nerveuses des doigts et des orteils causée par la chimiothérapie.
Sur l’île de Southwest Caye, nous trouvons des petits compromis. Carole supporte mal la chaleur ; elle dort beaucoup et peine à se réveiller le matin. Un poids lui pèse en permanence sur la poitrine ; avec le cancer, chaque sensation devient un symptôme. Carol s’est liée d’amitié avec Ninja, un petit terrier qui débarque dans notre case à l’aube. Je lis de mauvais polars ; Carol se repose avec un roman comme si de rien n’était. Nous espionnons un héron vert. Le ciel change constamment : masses nuageuses, arcs-en-ciel, pluie diluvienne, étoiles.
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