OPÉRATION LASER
Il corrige la vue, guérit les caries, élimine les poils : ce rayon saurait-il donc tout faire ?
PAR Angelkia Friedl, complément d'enquête : Cendrine BarruyerC’était un samedi matin. Nadine, 64 ans, s’est levée avec des vertiges intenses. « À 16 heures, comme les symptômes n’avaient pas disparu, je suis allée voir mon généraliste. Il m’a soulagée de mes vertiges en me tournant vivement la tête. Mais, vers 21 heures, j’ai commencé à voir des mouches, puis des flashs lumineux sur les côtés… » Nadine appelle les urgences de l’hôpital des Quinze-Vingts (Paris), spécialisé en ophtalmologie. Rendez-vous est pris dès le lendemain matin. Là, le diagnostic est immédiat : déchirure rétinienne.
Elle subit aussitôt une séance de laser. Objectif : cicatriser la rétine, la ressouder au fond de l’œil et éviter le redoutable décollement de rétine, qui peut conduire à la cécité ! La chance de Nadine est d’avoir réagi immédiatement. D’autant que, dans son cas, les deux yeux étaient touchés ; l’idée de perdre la vue était très angoissante. Elle retourne d’ailleurs régulièrement voir son ophtalmo et a eu depuis d’autres séances de laser.
Marie, 82 ans, a tergiversé, elle, pendant un mois. Quand elle s’est décidée à consulter, elle avait perdu un temps précieux. Outre le laser, il a fallu recourir à une opération beaucoup plus longue avec un résultat imparfait : « J’ai retrouvé la vue, mais mon œil droit voit trouble. » Son conseil : réagir rapidement. « Ma belle-fille a subi une déchirure rétinienne il y a vingt-cinq ans. Le laser n’existait pas, elle est restée une dizaine de jours à l’hôpital… Moi, ça a pris moins de vingt-quatre heures ! Le laser n’est pas une intervention lourde, et il peut sauver la vision. »
Comment ça marche ?
Albert Einstein, dès 1917, formula les fondements théoriques du laser. Il fallut toutefois attendre 1960 pour que l’Américain Théodore Maiman mette au point un appareil opérationnel — sans savoir à quoi il pourrait servir. « Le laser est une solution en quête de problème », disait-il. Laser est l’acronyme de light amplification by stimulated emission of radiation, en français : amplification de la lumière par émission stimulée de radiation.
Le principe est simple : une source d’énergie (lumineuse ou non) est envoyée sur un matériau (dénommé « milieu actif »). Sous l’effet de l’excitation, le matériau dégage des photons (particules lumineuses). Mais, contrairement à la lumière blanche, qui est composée de photons de toutes les couleurs partant dans tous les sens, la lumière émise par le « milieu actif » ne comporte qu’une seule « longueur d’onde », et donc une seule couleur. Résultat : cette lumière est « cohérente » (elle forme un faisceau qui diffuse dans une direction unique). Un jeu de miroirs permet d’amplifier la lumière ainsi obtenue.
« À l’origine, explique le Pr Bertrand Devaux, neurochirurgien et président de la Société francophone des lasers médicaux (SFLM), les scientifiques espéraient transmettre d’importants flux d’informations grâce à la lumière. Les télécoms et les militaires se sont intéressés en premier aux lasers. Mais, dans les faits, c’est la médecine qui va profiter de cette technologie ! »
Dès 1961, Léon Goldman, dermatologue américain, enlevait pour la première fois un tatouage au laser. L’effet thérapeutique est obtenu grâce à l’énergie transportée par le faisceau laser. La longueur d’onde et le mode d’émission (pulsé ou continu) déterminent la profondeur de la pénétration dans les tissus. « Plus les impulsions sont courtes, plus on peut délivrer de grandes quantités d’énergie, ajoute le Pr Devaux. Aujourd’hui, avec les lasers dits femto-secondes, l’unité de temps est le millionième de milliardième de seconde ! » Chaque longueur d’onde est plus ou moins absorbée par les tissus humains selon leur composition (en eau, en pigments). Certains lasers peuvent traverser les milieux transparents sans les altérer, et détruire par brûlure ou vaporisation des tissus bien précis. Rien d’étonnant si les premières utilisations ont été dermatologiques (pour faire disparaître des taches) et ophtalmologiques, car l’œil est transparent (on peut le traverser pour atteindre la rétine).
Adieu lunettes !
Si la déchirure rétinienne doit se traiter au plus vite, la principale indication du laser en ophtalmologie est la chirurgie réfractive. En Belgique, environ 15 000 patients y ont recours chaque année pour corriger myopie, hypermétropie, presbytie ou astigmatisme. Le principe : remodeler la cornée (membrane qui recouvre l’œil) afin que les rayons lumineux parviennent exactement sur la rétine et forment une image nette (si le rayon est dévié en raison d’une anomalie de courbure de la cornée, d’un œil trop long ou trop court, la vision devient floue).
La technique consiste à découper et à soulever un petit couvercle (le capot) dans la cornée, à rectifier la forme de l’œil en le « rabotant » au laser Excimer puis à refermer le capot. Initialement, ce dernier était façonné à l’aide d’un minuscule bistouri, le microkératome, explique le Dr Jean-François Faure, spécialisé en chirurgie réfractive. Mais une nouvelle technologie, le femtolasik, permet de travailler avec encore plus de précision : au lieu d’utiliser un bistouri, c’est le laser lui-même qui découpe le couvercle. Cela exige l’utilisation de deux lasers successifs, le femtoseconde, pour soulever un capot, puis l’Excimer, pour façonner la cornée. L’avenir : un femtoseconde de dernière génération, capable de travailler à l’intérieur de la cornée sans l’ouvrir ! Il suffira ensuite de faire ressortir les fragments découpés par un trou minuscule. Pour le Dr Faure, pionnier en la matière, ce progrès sera considérable ! Le laser est une méthode fabuleuse, mais il ne soigne pas toutes les anomalies visuelles. En matière de myopie et d’hypermétropie, les corrections sont possibles pour les troubles compris entre + 6 et – 12. Encore faut-il que la cornée soit assez épaisse…
La beauté au laser
Les dermatologues recourent eux aussi fréquemment au laser. « L’épilation et le traitement des taches pigmentaires sont, de loin, les applications les plus fréquentes », précise le Dr Gérard Toubel, vice-président du groupe Laser de la Société française de dermatologie (SFD). Grâce au laser Alexandrite, spécialement mis au point pour l’épilation dite définitive, le médecin détruit le poil à la racine. Au prix d’une légère sensation de brûlure et de plusieurs séances tournant autour de 100 euros chacune, on peut ainsi se débarrasser de poils surnuméraires particulièrement gênants autour du pubis. Résultat fabuleux… mais, pour le Dr Toubel, on devrait plutôt parler d’épilation « longue durée » que « définitive » !
Le laser permet également de traiter les problèmes de vaisseaux capillaires, comme la couperose, les télangiectasies, les taches de vin ou les angiomes. Ces applications font appel à des appareils dont la longueur d’onde est absorbée par l’hémoglobine. Quant à la lumière rouge du laser à rubis, elle détruit les pigments des tatouages sous la couche supérieure de l’épiderme.
« Manipulé par un médecin expérimenté et dans les règles de l’art, le laser donne d’excellents résultats », explique Gérard Toubel. Son principal risque : les brûlures, qui peuvent être transitoires (plaies à vif, cloques…) ou laisser des séquelles définitives. Il vous reste alors à frapper à la porte d’un chirurgien esthétique pour réparer les dégâts. « J’ai vu arriver dans mon cabinet des personnes dans un état affolant, des visages maculés de taches léopard… », confie le Dr Joël Melka, président de la Sofcep (Société française des chirurgiens esthétiques plasticiens). D’où l’intérêt de ne pas confier sa peau au premier venu. Et de ne pas non plus se laisser tenter par les publicités tapageuses. Qu’elles émanent de l’industrie, qui propose des appareils à utiliser à domicile, ou des cabinets esthétiques, qui ne sont pas habilités à manier les lasers, mais offrent des soins, tels que les lumières pulsées, susceptibles d’entraîner des effets secondaires.
Des dents saines
Nombreux sont ceux qui redoutent les visites chez le dentiste et rêvent qu’un jour le laser soigne les caries. Cet espoir est sur le point de se concrétiser, estime le Dr Caroline Bertrand, dentiste qui collabore au diplôme Laser et médecine, à l’université de Bordeaux-2. Le faisceau détruit de façon très fine les bactéries présentes sur la dentine et réduit donc le risque de récidive. Autre piste : les poches parodontales qui peuvent se développer à la racine des dents et favorisent leur déchaussement. Le laser neutralise toutes les bactéries présentes et accélère la cicatrisation. En chirurgie buccale, il permet de traiter des problèmes de gencives ou des infections autour d’un implant. Le tout avec moins de saignements, moins d’œdèmes et donc moins de douleur. Enfin, grâce au « diagnodent », il est possible de détecter des caries totalement invisibles. La lumière « traverse » la dent et les modifications de structure de l’émail, indécelables autrement, sont ainsi mises en évidence.
Le cerveau aussi
Le laser peut aussi déployer toute son efficacité au fin fond du corps humain. « Il est possible d’intervenir sur presque tous les organes creux via une fibre optique », explique Bertrand Devaux. Ainsi, les chirurgiens parviennent à dissoudre les calculs rénaux, éliminer les tissus prostatiques malades et les métastases dans les bronches ou soulager les douleurs intervertébrales. Pour ces dernières, le médecin insère une fibre de verre ultrafine au centre du disque endommagé. Le faisceau du laser Nd-YAG génère une chaleur intense qui détruit les tissus comprimant le nerf et libère sa racine. Ces interventions sont plus faciles et moins douloureuses, mais elles génèrent plus de récidives.
Le laser peut même aller à l’intérieur du cerveau. Ainsi, lorsque les canaux d’écoulement des fluides intracérébraux sont obstrués, cela provoque une accumulation de liquide (hydrocéphalie) qui comprime les ventricules, et le cerveau est en souffrance. Il faut alors perforer la membrane entourant le ventricule pour permettre l’écoulement. « On peut opérer mécaniquement, mais l’intervention est moins traumatisante au laser », ajoute le Pr Bertrand Devaux.
Autre domaine d’application : le diagnostic. En cancérologie, l’imagerie de fluorescence permet d’identifier de manière très précise les tissus malades et de les enlever. Ni plus, ni moins !
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